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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 22:04

AFFECTE AU 22ème R.I.  5ème partie




                  ADIEU BOU ZEROU



Je n'ai absolument aucun souvenir quelque peu précis tant de mon départ de BOU ZEROU que de celui de GOURAYA. Ni même d'ALGER. Le trou noir. Comme si ma mémoire avait voulu tout refouler voire tout écraser. Il ne m'en reste que quelques bribes.



Je revois à BOU ZEROU des harkis de TIGHRET dont j'ignore le nombre et la raison de leur présence, un peu avant mon départ. Tous sont affreusement tristes. Certains pleurent. Oh ! pas seulement parce que je pars, surtout parce qu'ils sentent qu'une page est tournée. Je deviens en quelque sorte un symbole. Les temps obscurs approchent. Dans huit mois la compagnie quittera la crête.



Je me revois dans la Jeep roulant sur la piste en-dessous du camp. Au-dessus de la piste, entre elle et les barbelés, deux fillettes, debout, immobiles, impassibles, Achoura et Zohra. Je leur ai fait un petit geste affectueux de la main. Elles n'ont pas bougé. Ont-elles seulement saisi la signification de ce signe ? Me reprochaient-elles de les abandonner ? Qui sait ! Mais se doutaient-elles de mes propres sentiments ?



Une immense tristesse.



Je ne revois pas le bataillon, ni ne me rappelle comment j'ai gagné ALGER. En attendant de quitter le sol algérien, j'ai marché un peu en front de mer, regardant l'horizon vers le NORD comme si je cherchais à apercevoir la FRANCE. Soudain, j'ai sursauté. Un passant m'a dit « Bonjour, mon lieutenant » alors que j'étais en civil. Je l'ai regardé, interrogatif, et après quelques secondes de réflexion, j'ai reconnu cet appelé disciplinairement « puni d'isolement » à TIGHRET. Il me souriait et m'a tendu la main. Je l'ai saisie. Nous avons échangé quelques propos sans importance puis il m'a demandé si j'accepterais qu'il m'offre un café. J'ai accepté et il m'a emmené dans un café maure proche, juste à côté de la casbah. Je ne me souviens absolument pas des termes de notre entretien. Seulement qu'il avait trouvé un job au Tribunal d'ALGER. Et que nous n'avons jamais parlé de TIGHRET. Puis nous nous sommes séparés en nous souhaitant réciproquement bonne chance.



Puis tout s'efface à nouveau.



Je sais, par une copie de mon livret militaire officiel, que le 17 août 1962, j'ai pris l'avion pour MARSEILLE. Ce qui sous-entend que j'ai poursuivi mon voyage par le train avec changement à LAROCHE-MIGENNES pour DECIZE en empruntant la traditionnelle « Micheline » pour rejoindre Françoise, ma femme.



Retour au point de départ. La boucle A.F.N. de ma vie était bouclée.





                          EPILOGUE







        93e RI





Je suis arrivé au 93ème  RI le 2 septembre 1961. Mais contrairement à ce que je pensais lors du choix à CHERCHELL, ce régiment qui « approvisionnait » le 22ème  RI n'était plus installé à COURBEVOIE. Seule y demeurait la musique. Il avait été transféré au camp de Frileuse, sur un plateau, proche de BEYNES qui se trouve maintenant dans les YVELINES à l'Est de VERSAILLES.



Dès mon arrivée, j'ai compris que j'allais dorénavant vivre dans un autre monde. Accueil rapide et froid, voire glacial, par le colonel commandant le régiment qui insiste lourdement sur le respect du règlement. Et même pas une invitation à sa table pour le déjeuner qui a suivi. D'ailleurs les officiers d'active et les officiers de réserve ne déjeunaient jamais à une même table. Dans le mess étaient disposées deux longues tables, diamétralement opposées, une pour les « active » et une pour les « réserve » qui pratiquement ne s'adressaient la parole que, réglementairement, pour les besoins du service. Et dans le cas contraire, c'était pour nous dénigrer. Nous n'étions que de vulgaires civils utilisés à l'occasion sous les ordres de héros imbus de leurs exploits. Et notre « petite » Valeur Militaire ne souffrait pas la comparaison avec leur Croix de Guerre gagnée en 1944/45. Mais bizarrement, ils n'évoquaient jamais 1940, ni l'INDOCHINE, ni l'ALGERIE. Un simple oubli, je pense. Néanmoins, il convient de leur rappeler que, en ALGERIE, 90% des sections, composées en majorité de harkis, étaient commandées par des O.R. Et que, à ma connaissance, rien que pour les promotions de 1958 (promo 803) à 1962 (203) 84 y ont laissé leur vie. Alors, Messieurs, un peu de décence. Qu'auriez vous fait sans nous ?



Mais nous avions aussi des moments qui nous remplissaient d'aise sans que l'on puisse nous en tenir rigueur. Ces officiers abhorraient le Général DE GAULLE. On se demande bien pourquoi ils n'ont pas pris le parti des putschistes, sauf quelques uns qui s'étaient retrouvés au 93 après la dissolution de leur régiment. Un poste de télévision avait été installé dans le mess et nous écoutions les informations durant le repas. Quand il était question du Général et, pire encore, quand il apparaissait, les officiers le huaient. Nous, les O.R. nous l'applaudissions à tout rompre en hurlant notre soutien et notre admiration. Même ceux qui ne l'aimaient guère et même pas du tout. Il y avait avec nous un sous-lieutenant sorti très bien classé de CHERCHELL qui avait choisi, comme c'était la coutume, une unité de prestige. Il s'était réveillé un matin putschiste et à ce titre avait eu droit à quelques mois de « cachot » avant d'être muté. Alors, lui, DE GAULLE, il valait mieux ne pas lui en parler. Et pourtant il était pleinement avec nous. En fait nous agissions ainsi pour rendre fou de rage nos supérieurs. S'ils l'avaient applaudi, nous l'aurions hué. Quelle était loin la camaraderie entre officiers des djebels !



Si bien que de mon séjour à Frileuse je ne conserve que quelques brèves anecdotes. Des corvées : une manœuvre hivernale par un froid sibérien au camp de MOURMELON; une prise d'armes pour une remise de décorations aux INVALIDES; une haie d'honneur sur les CHAMPS ELYSEES pour la visite de l'abbé Fulbert YOULOU, alors Président du CONGO-BRAZZAVILLE; la garde des antennes des ALLUETS-LE-ROI à côté de POISSY pour empêcher leur sabotage par l'O.A.S. Une prostitution masculine dégradante de certains appelés, à la limite du camp, tolérée de facto par la hiérarchie et fort courue m'a-t-on dit. Et des historiettes. Surprenante avec la manie de ce capitaine, commandant notre compagnie D, d'origine belge, qui ne pouvait s'empêcher d'interpeller tous les appelés ayant un nom à consonance étrangère pour le leur faire grossièrement remarquer. Rassérénantes de la part de mon adjoint, un adjudant-chef parachutiste déchu, une force de la nature, un boute-en-train spirituel qui m'a toujours secondé loyalement et sincèrement. Amusantes avec OLIVIERO de RUBIANA et ses ancêtres, OCHOA et sa descendance, l'ingénieur géologue en recherche pétrolière « archi-diplômé » mais inapte EOR. Et stupéfiante avec « l'homme à la moto ». Mais ceci est une autre histoire comme l'a écrit Rudyard KIPLING. Tout le reste, je l'ai chassé à jamais de ma mémoire.





        CARRIERE MILITAIRE, AVEZ-VOUS DIT ?



Le commandant LEDOUX avait souvent insisté lorsque je servais sous ses ordres, pour que j'embrasse la carrière militaire en tant qu'officier de réserve en situation d'activité. Comme lui-même. Je n'ai jamais envisagé une telle opportunité. Bien m'en a pris car, avec la fin de la guerre en ALGERIE, l'Armée a dû sérieusement dégraisser ses effectifs par économie. Et en priorité en se passant des services des officiers de réserve. Pauvre commandant LEDOUX. Qu'est-il devenu ? Et quelle amertume a-t-il éprouvée ? Chassé comme un malpropre quand le besoin ne se fait plus sentir ?


J'ai un ami de longue date, major de ma promo, qui a choisi la Légion car il voulait faire carrière. Ses qualités lui ont permis, fait rarissime pour un officier de réserve, de commander une unité combattante. Il a été réexpédié dans le civil, d'autant plus aisément qu'il s'était retrouvé putschiste lui aussi. Il a finalement atterri dans une des grandes banques françaises qui aurait dû déposer le bilan si son dirigeant n'avait pas été sauvé par son clan. Mais rassurez-vous, je vous garantis sur mon honneur que mon ami n'était pour rien dans cette sombre histoire.



Quant à moi, démobilisé, j'ai été repris par mon employeur qui avait gardé ma place au chaud. Et j'ai postulé pour être admis à suivre les cours du CESB (Centre d'Etudes Supérieures de Banque). Un diplôme inconnu du grand public, non reconnu par l'Education Nationale, qui a la particularité de ne pas remettre… de diplôme à ceux qui l'ont obtenu. Néanmoins un Annuaire des Diplômés était édité et avait force de preuve. Tout était confidentiel. Sauf pour les banques. Bien que l'enseignement se fasse sous l'égide de la BANQUE DE FRANCE. Chaque banque avait un quota, ce qui imposait une sélection préalable des postulants. A l'époque, l'ex-BNCI avait droit à 5 étudiants. J'ai été retenu. Chaque année était éliminatoire. Les cours avaient lieu dans les locaux de SCIENCES PO après les horaires de travail. Trois années de cours, trois années de galère. Une sélection impitoyable. J'ai pourtant réussi. Cette année là, en 1966, nous étions 25 élus pour toute la FRANCE, toutes banques confondues, contre 22 en 1965 puis 23 en 1967.



Le diplôme m'a permis d'accéder instantanément au premier niveau cadre, la Classe V, selon la Convention Collective. Traduit en termes militaires, je venais d'obtenir mon grade de sous-lieutenant. Et je pouvais alors envisager, résultats à l'appui, une carrière digne d'intérêt. J'ai gravi les échelons tout en réussissant, pour l'essentiel, à tenir des fonctions bénéficiant d'une certaine autonomie et même d'une autonomie certaine hors de l'Hexagone. Et ainsi, j'ai pu accéder au niveau cadre H.C., autrement dit au niveau « officiers généraux ». Un grade que je n'aurais jamais pu envisager dans l'Armée, même en campagne. Je considère donc que mon choix fut judicieux, tout à fait conforme à mes prétentions initiales.



LES ACCORDS D'EVIAN

 

                                                                                              Devant mon refus bien compris de rempiler au 22ème  RI, une autre solution avait été envisagée. Celle de renoncer à mon départ pour le 93 et de demander mon maintien sur place jusqu'à la fin de mon service. Solution que j'avais aussi écartée compte tenu de ma situation familiale. A Frileuse, en raison de l'ambiance, je l'ai souvent regretté. Comme disait mon adjoint togolais quand j'exerçais en AFRIQUE « Si cela ne s'est pas fait, c'est que Dieu ne l'a pas voulu ». Il avait raison, car je me demande comment j'aurais vécu les tragiques événements qui se sont déroulés en ALGERIE durant l'année 1962.



Afin de circonscrire le problème, effectuons un petit rappel historique. Les Berbères occupent l'AFRIQUE DU NORD et le SAHARA (ce qui veut dire désert en arabe) depuis les temps préhistoriques. Ils ont subi des vagues d'invasion, phénicienne, romaine, vandale, byzantine. Leur nom leur a été donné par les Romains qui les appelaient « Barbares » ce qui signifiait tout simplement « étrangers » puis « non civilisés », transformé en Berbères par les… Arabes. A noter que Barbarie (pays des Berbères) a subsisté jusqu'au début du XXe siècle. Les philatélistes connaissent fort bien le cachet postal du bureau français de TRIPOLI en BARBARIE. J'en possède plusieurs exemplaires. Quant aux Vandales, ils auraient transmis leurs yeux bleus aux Kabyles en se fondant dans la population autochtone. Les Berbères quant à eux se définissent comme « Imazighen  (Hommes libres) ».



La conquête arabe débuta en 670 avec la création du camp militaire de KAIROUAN (Ville Camp). Les Berbères repoussèrent les envahisseurs en 683 avec KUSEYLA (de religion chrétienne), en 695 avec à leur tête KAHENA dite "la prêtresse" (de religion juive). Mais les Arabes l'emportèrent finalement et les vaincus se replièrent dans les montagnes. En 709, ils avaient atteint CEUTA. Mais ce furent des Berbères qui envahirent l'ESPAGNE. Leur chef TARIQ IBN ZIAD y a laissé sa marque sur le lieu de son débarquement : le Djebel Tariq, devenu GIBRALTAR. Au fil des siècles qui suivirent, soulèvements, révoltes, rébellions des Berbères contre les Arabes se succédèrent. Leur antagonisme se manifestera même sur le plan religieux. Les Berbères se convertirent à l'Islam mais beaucoup adoptèrent le Kharidjisme, mêlant intransigeance et rigorisme, qui soutenait que tous les hommes étaient égaux et que le Calife devait être élu par la Communauté des Croyants. Une hérésie tant pour les Chiites car le Calife ne pouvait être qu'un descendant du Prophète que pour les Sunnites car pour eux il devait être élu par une Assemblée des Sages.



Les accords signés à EVIAN par la FRANCE et le FNL le 18 mars 1962 se divisaient en deux parties. Un accord de cessez-le-feu applicable dès le lendemain et la libération de tous les prisonniers dans les 20 jours. Et, dans une deuxième partie, les Déclarations Gouvernementales, instituant un Exécutif provisoire pour maintenir l'ordre public, la dissolution des regroupements et divers articles sensés protéger les harkis puisque nul ne pourra être poursuivi ou sanctionné pour des actes commis avant le cessez-le-feu et les PIEDS NOIRS puisque les droits de propriété seront respectés ou indemnisés à leur juste valeur et que, d'une manière générale, aucun Algérien ne pourra être contraint de quitter le territoire ni empêché d'en sortir.



Vœux pieux. Vae victis comme l'a proclamé le Sénon BRENNUS en jetant son épée sur un plateau de la balance pour humilier les Romains.



Le FLN avait signé seul les accords d'EVIAN, parce que le général De GAULLE ne voulait pas reconnaître le GPRA. Néanmoins celui -ci s'en octroya le mérite. Mais en même temps se déclara non concerné par ces accords qui n'étaient qu'une déclaration unilatérale de la FRANCE. Ce qui n'était pas entièrement faux puisque le Général lui-même, comme à son habitude, condescendant, avait tenu à démontrer sa bienveillante mansuétude. Les accords, respectés à la lettre par la FRANCE, ne le furent en aucun cas par le GPRA, avec des conséquences abominables. ALLAH allait laver l'affront du refus de la main tendue par le chef de la Willaya IV, SI SALAH, un Kabyle, un Berbère.

 

 

QUE SONT MES AMIS DEVENUS


                                     
 Que sont mes amis devenus

                                      Que j'avais de si près tenus

                                      Et tant aimés

 

   RUTEBEUF



Le massacre des harkis commença dès le 19 mars. Selon toutes vraisemblances pour d'anciens différends ou par jalousie, des règlements de compte en somme. Ou par des ralliés de la 25ème  heure voulant démontrer leur patriotisme bien que tardif. Nous avons connu cela en FRANCE en 1945 avec de soi-disant Résistants. Ce sont toujours les derniers arrivés qui font le plus preuve de conviction. A cette époque, le FLN était plutôt favorable au recrutement de volontaires civils et incitait vivement les militaires et harkis à déserter avec armes pour le rejoindre. Tant il est vrai qu'il avait la nécessité absolue de regonfler ses effectifs maigrichons. On comprendra pourquoi plus tard. A noter que les fellaghas, pour ce faire, sortaient de leurs cantonnements en armes alors même que cela leur était strictement interdit par les accords d'EVIAN.



Mais la situation dégénéra rapidement. Et l'OAS, refusant les accords d'EVIAN et jetant de l'huile sur le feu pour qu'ils capotent, a une grande part de responsabilité. Mais il n'était pas le seul coupable comme on a bien voulu le laisser croire. A compter du 17 avril, les enlèvements de PIEDS NOIRS se multiplièrent et semèrent la panique. Le GPRA voulait les chasser, l'OAS lui a fourni un bon prétexte. Et le slogan « La valise ou le cercueil », utilisé pour la première fois en 1946 à CONSTANTINE sur un tract du PPA, a précipité leur départ. En fait les cadres du GPRA voulaient récupérer les biens et les places des PIEDS NOIRS et le petit peuple, piller. Ce qui fut fait.



En tout état de cause, le 19 mars, devenu par la suite Fête de la Victoire, n'a pas été l'armistice attendu puisque, environ, 300 militaires sont morts entre mars et juillet 1962.



Les PIEDS NOIRS fuyaient en masse mais rien n'avait été prévu pour les accueillir. Ils n'étaient d'ailleurs pas les bienvenus pour une grande partie des gens dits « de gauche » et de leur soi-disant « intellectuels ». De nombreux harkis auraient bien voulu faire de même mais ils n'y étaient pas autorisés. Pourtant des militaires ignorèrent les ordres reçus et, quand ils devaient eux-mêmes être embarqués, se présentaient avec leurs harkis et leurs familles qui avaient demandé leur protection. Des incidents graves faillirent se produire. Certains en vinrent presque aux armes. Mais ceux qui étaient chargés du maintien de l'ordre laissèrent faire. Peut-être eurent-ils honte de vouloir faire respecter de tels ordres. Bien qu'il soit difficile de connaître le nombre exact d'individus ainsi sauvés car des filières clandestines ont aussi été mises en place, il s'est dit qu'il a dû atteindre un effectif total de 16000 personnes.



Cela finit par inquiéter le Gouvernement. Le 12 mai 1962, Louis JOXE, Ministre d'Etat aux Affaires algériennes, adressa à l'Armée une directive secrète menaçant de sanctions les militaires qui désobéissaient aux ordres en favorisant le rapatriement de leurs harkis. Ceux-ci devant être automatiquement expulsés en tant que clandestins. Ce qui était confirmé par une note du 25 mai. Il semblerait que nous étions alors plus rigoureux que de nos jours puisque nous en accueillons maintenant avec de nombreux avantages financiers alors même que nous ne leur somme en rien redevables. O tempora ! o mores ! Je ne sais ce qu'il en advint. Mais au moins attira-t-elle l'attention sur ce problème.


Suite au résultat du référendum, l'indépendance fut proclamée le 5 juillet 1962. Le peuple laissa explosé sa joie jusqu'au délire. Mais ce ne fut que de courte durée. Deux camps s'affrontèrent alors pour le pouvoir. Krim BELKACEM, un Kabyle, soutenu par la Willaya IV et plus timidement par la Willaya III, toujours les Berbères, contre Ahmed BEN BELLA et Houari BOUMEDIENNE appuyés par les autres Willayas et, surtout l'ALN de l'extérieur. Cela tourna au drame et durant deux jours des combats fratricides néanmoins meurtriers les opposèrent. Sous la pression des manifestants, scandant leur slogan passé à la postérité « Sebaa snine barakat » (Sept ans, ça suffit), les belligérants signèrent un cessez-le-feu. Finalement BELKACEM fut éliminé politiquement puis physiquement. BEN BELLA fut nommé Président du Conseil le 27 septembre et régna alors sans partage. Avant d'être renversé  par un coup d'état et emprisonné par BOUMEDIENNE qui prit sa place le 19 juin 1965.



Mais cette liesse engendra aussi un débordement de haine qui culmina à ORAN dès le 5 juillet. Certainement provoqué par l'ALN venant du MAROC opposée au GPRA. Pendant plusieurs heures une populace hystérique s'en prit aux PIEDS NOIRS et aux Algériens pro-Français qui furent massacrés dans d'atroces conditions. L'Armée française toujours présente, resta l'arme au pied pour respecter les ordres. Quelques officiers refusèrent. Sans affronter les émeutiers, ils récupérèrent des personnes regroupées dans des centres de détention en attendant leur exécution et les protégèrent.



On ne sait quel fut le nombre des victimes et on ne le saura jamais. Dès témoins oculaires ont avancé le chiffre de quelques centaines mais ils n'avaient qu'une vue partielle. Les associations de rapatriés parlent de 3000 victimes, mais leur témoignage peut être partial. Les services du préfet d'ORAN, Monsieur Jean-Pierre CHEVENEMENT, en ont décompté 807 et la CROIX ROUGE, 1050. Ce ne sont plus des massacres mais un génocide. Et s'ils s'arrêtèrent à ORAN et ils se perpétrèrent sur tout le territoire. Les PIEDS NOIRS fuyaient abandonnant tout. Les pillages s'ensuivirent et les biens furent spoliés. La situation devint inquiétante car le Gouvernement était dépassé par l'ampleur de l'exode. En fait, rien n'avait été prévu.



Les Algériens pro-Français ne furent pas épargnés et comme aucune disposition n'avait été prise pour les protéger, ces « loyalistes » nous supplièrent de les accueillir. Les demandes se firent si nombreuses et si pressantes que lors du Conseil des ministres du 25 juillet 1962, Pierre MESSMER, Ministre des Armées, fit le point de la situation et abjura le Gouvernement de prendre position. Ce que fit le Général De GAULLE lui-même. Il argua que ces personnes ne pouvaient pas être reconnues comme des rapatriés puisqu'elles ne regagnaient pas la terre de leurs ancêtres. Nous n'avions donc aucune obligation vis-à-vis d'elles et elles devaient être considérées comme des réfugiés. Il concéda néanmoins qu'elles pourraient toutefois être accueillies s'il était prouvé que leur vie était gravement menacée. Je vous laisse apprécier.



Nous connaissions la position de De GAULLE par des propos tenus le 5 mars 1959 devant PEYREFITTE qui les a rapportés. En substance, la FRANCE devait rester française. Il ne voulait pas que son village devienne COLOMBEY-LES-DEUX-MOSQUÉES. Mais, il y a le fond et la forme. Si on peut comprendre voire partager une telle prise de position, on peut aussi désapprouver que cela se fasse dans de telles conditions en un pareil moment. Et d'autant plus que, le 16 septembre 1959, à l'ELYSEE, dans une allocution radio-télévisée, le Général avait envisagé l'éventualité d'une sécession de l'ALGERIE et tenu des propos ne prêtant aucunement à interprétation. Dans cette hypothèse, la FRANCE respecterait ses engagements. Mais cesserait toute aide financière, le divorce sans pension alimentaire, tout en continuant à récolter les fruits de nos investissements au SAHARA. En rapatriant en outre tous ceux qui désireraient rester Français. Comme toujours aucune de ces mesures de rétorsion ne fut appliquée.



Mais pendant tout ce temps que se passait-il à GOURAYA, ville qui nous fut si chère ? Le jour de l'Indépendance, pratiquement tous les PIEDS NOIRS avaient quitté la ville. Ne restaient que deux familles modestes vivant modestement et en parfaite harmonie avec les autochtones. Ils se considéraient d'ailleurs comme tels. Un artisan-peintre et sa femme qui furent assassinés et un boulanger, sa femme et sa fille qui fuirent après le viol de la fille. Quant à lui, le 1er bataillon était toujours présent. Et avec lui les harkis (et leurs familles) du commando de chasse et peut-être quelques autres. Menacés, il les avait accueillis, protégés et organisa leur départ vers la FRANCE. Je ne sais si le commandant LEDOUX en était encore le chef mais cette grandeur d'âme lui ressemble beaucoup. Et si ce n'est lui c'est donc son frère. L'un de ces officiers qui tentèrent de sauver l'honneur de l'Armée.



On ignore le nombre de rapatriés. A fin septembre 1962 on estime le nombre des départs à 900000 dont 600000 gagnèrent la FRANCE alors même qu'il en était attendu 2 ou 300000. Avec les autres rapatriés du MAGHREB, au final, on devrait arriver à quelque 1500000 personnes. Dans un rapport adressé par le Gouvernement français à l'ONU lors de l'Indépendance, le nombre de « loyalistes » pouvant faire l'objet de représailles était évalué à 263000, dont 153000 supplétifs, plus les familles ce qui donnerait un total de 1000000 de personnes. Seuls 21000, dont 12500 harkis, ont été « légalement » rapatriés, soit, avec les familles, environ 91000 personnes. On est loin du compte. !



Dés le 19 mars les massacres de harkis commencèrent. Ils s'amplifièrent après l'Indépendance et se poursuivirent jusqu'en… 1966. Dans des conditions épouvantables, avec un raffinement de cruauté inimaginable. La morale m'interdit d'entrer dans les détails et même si je voulais passer outre, je ne le pourrais pas. Et si vous décidiez de concevoir ces actes de barbarie, vous n'y arriveriez pas. Imaginez le plus effroyable et ensuite encore pire, vous resteriez en-dessous de la vérité. Le « Divin Marquis » était relégué au rang des « doux rêveurs ». Les plus hautes autorités françaises étaient informées. Le monde entier aussi. Personne ne se manifesta. Comme les 3 petits singes, on appliqua le principe, « Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ». Et en FRANCE, on se donna bonne conscience en déclarant que 90 % des loyalistes n'avaient pas déposé de demande de rapatriement. Mais les avait-on informé des risques qu'ils prenaient ou s'est-on contenté de cette décision ? Ces pauvres hères pour la plupart illettrés pouvaient-ils envisager sereinement de quitter la terre de leurs ancêtres pour un pays lointain dont ils ignoraient tout ? Un déracinement total.



Aussi, ils se forçaient à croire au pardon promis par le FLN, à cette paix des braves. En fait un mensonge de plus pour les rendre inoffensifs en récupérant les armes que de nombreuses unités leur avaient laissées en abondance y compris les munitions. Pour prouver leur soumission, ils donnèrent même à leurs futures tortionnaires les indemnités qu'ils avaient perçues lors de leur démobilisation. Ils ne voulurent pas croire les instructions données aux Willayas par ALGER de les liquider. Par familles entières, enfants compris, par villages entiers, par tribus entières comme les BENI BOUDOUANE, la « smala » du Bachaga BOUALEM. En torturant les enfants devant leurs parents, la femme devant son mari puis l'homme mais de telle façon que son martyre dure des heures. Il fallait impérativement qu'il meure « deux fois ». Mais en respectant certains principes. Il m'a été dit que l'Islam interdit de tuer une vierge. Il n'est donc pas possible d'y déroger. Les bourreaux prirent donc la peine de les violer, y compris les bébés.



Ce qui m'a toujours surpris, et me surprend encore, c'est que les laudateurs du FLN et autres porteurs de valise, ceux qui étaient si prompts à dénoncer la torture dans les rangs de l'Armée, ne se sont jamais mobilisés pour exiger l'interdiction immédiate de pareilles horreurs, un crime contre l'humanité. Mais ce devaient être les mêmes qui niaient les goulags bolcheviques, les camps de rééducation vietnamiens et plus tard ceux d'extermination khmers rouges. En toute impartialité, cela va de soi.



Oui, nos dirigeants savaient et ils n'ont pas levé le petit doigt pour que cela cesse et que les accords d'EVIAN soient respectés. Nous étions si pressés d'en finir que nous avons abandonné nos supplétifs à leur triste sort. Après les avoir bien compromis, il faut bien le dire. Ce n'était pas la première fois, deux décennies plus tôt nous avons agi de même en Indochine avec les H'MONGS. Et les Américains après nous avec les Sud-Vietnamiens. Cela fait jurisprudence. Combien de personnes sont mortes pour nous avoir fait confiance ? Dieu seul le sait. Et encore… Les Associations de harkis parlent de 150000 frères d'armes massacrés. D'autres de 70000, les plus optimistes de 30000 harkis. Mais des harkis, alors cela fait combien de victimes avec les femmes et les enfants ? Combien ?



En pensant à eux, en constatant que ma confiance a été trahie, j'éprouve une indicible honte. A un point tel que j'ai envie de vomir. Les rappeler à notre mémoire dans mes souvenirs, les faire revivre ainsi, ne serait-ce qu'un seul même bref instant, je leur devais bien cela.





Requiem aeternam dona eis Domine

Seigneur donne leur le repos éternel.



LA CARTE DU SECTEUR OU SE SONT DEROULES CES EVENEMENTS

Carte-TIGRETH-Picolet-jpeg-redecoupe-2.jpg 

 

 

 

          Jean Claude PICOL     



 




  

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17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 10:41

AFFECTE AU 22ème R.I.  4ème partie


                              



        1040





1040 était un piton mythique pour la 2ème Cie. C'était le point SUD-OUEST de la limite de notre secteur et un djebel impressionnant et majestueux dans son contexte. BOU ZEROU l'avait en permanence sous les yeux. Nous y avons souvent traîné nos rangers car c'était un lieu de  passage pour les fellaghas.



 


Le lieutenant était comme hypnotisé par 1040. Fréquemment il se rendait sur ce terrain en opération, soit avec la seule section de BOU ZEROU, soit en demandant notre concours. Il est vrai que le « carton »réussit par nos voisins artilleurs l'avait bigrement impressionné.



Piste-BOU-ZEROU-TAZZEROUT-le-1040-a-l-hoUn jour, en fin de journée, une patrouille des artilleurs traînait du côté de 1040 comme cela se pratiquait de temps à autre. Mais, ce soir-là, ils ont vu arriver une vingtaine de fells, puissamment armés, s'installer sur le flanc ouest du piton. Peut-être pour bivouaquer ou tout simplement pour attendre la nuit afin de continuer leur déplacement en toute sécurité. N'ayant pas été vue, trop faible pour intervenir, la patrouille s'est repliée le plus discrètement possible et a informé son poste situé à proximité à l'EST. La riposte ne s'est pas fait attendre et la batterie à ouvert le feu. Vraisemblablement des 155 du même modèle que celui installé à BOU ZEROU lors de l'implantation de la 2e cie mais retiré ensuite. Comme les artilleurs ont toujours prédéterminé les coordonnées de tir de certains sites et que l'emplacement actuel des fells ne pouvait pas ne pas en faire partie, plusieurs salves ont été tirées en un temps record. Les obus fusants utilisés ont littéralement arrosé le terrain et haché tout ce qui s'y trouvait. Le lieutenant Pasquier en a été tenu informé.



Comme il était trop tard pour aller au résultat, BOU ZEROU a signalé qu'une section serait sur place au lever du jour. Ce qui fut fait mais il ne restait rien, sinon de très nombreux pansements ensanglantés. Des porteurs avaient été envoyés pour faire place nette et transporter morts et blessés. Il était impossible de suivre la piste qui partait vers le sud. Et cela aurait été inutile. Nous n'avons jamais su quel avait été le nombre des morts (4 ou 5) ni celui des blessés dont certains gravement. Ni même quel était cette unité fellagha. Tout laissait à penser que c'était le commando zonal. Si c'est exact, il n'a pas dû s'en relever. Comme quoi même une unité d'élite peut commettre une erreur fatale en ne reconnaissant pas suffisamment le terrain.



Notre commandant de compagnie devait en rêver. Aussi, un jour, il fit appel à nous. Objectif 1040. La section de BOU ZEROU arriverait par la piste nord, la plus facile puisque pratiquement plane, contournerait 1040 par l'EST et remonterait plein NORD pour faire croire à une opération de nos voisins. Si fells il y avait, ils auraient tendance à changer de secteur et partir plein NORD. Nous, nous devions venir de TIGHRET par le sentier suivant la ligne de crête de BOU ZEROU pour ne pas attirer l'attention sur l'imminence de l'opération. Puis, après une petite halte réparatrice, de nuit, descendre dans l'oued pour remonter sur 1040 afin de l'aborder par l'EST et, enfin, nous porter sur sa face NORD.



Tout était théoriquement parfait dans cette manœuvre qui ne pouvait que tromper l'adversaire. Mais il y a aussi les impondérables. Avec la tombée du jour, le brouillard s'est levé. Il est monté du fond ce l'oued à l'assaut de BOU ZEROU. Un brouillard dense, opaque, à couper au couteau comme je n'en avais jamais vu pendant tout mon séjour. Pour le lieutenant le problème était moindre que pour nous car il devait utiliser partiellement la piste carrossable BOU ZEROU-TAZZEROUT puis piquer plein SUD par une piste bien marquée quasiment rectiligne à une altitude constante. Quant à nous, nous devions plonger dans la soupe jusqu'au fond de l'oued et remonter l'autre versant en suivant une multitudes de petits sentiers enchevêtrés qui se croisent et s'entrecroisent. Première question, était-ce réalisable ? Une seule personne pouvait me le dire, CHERIFI, notre éclaireur patenté. Je lui est posé la question. Sans l'ombre d'une hésitation, il m'a répondu ; « Bien sûr », comme si c'était une évidence. Ma question suivante ; « Comment vas-tu faire ? » a dû lui paraître une incongruité. Il m'a fait comprendre que pour ne pas perdre la piste, il suffisait de traîner les pieds. Et quand je rétorquais que des pistes il y en avait beaucoup, agacé il m'a fait comprendre qu'il les connaissait. Il n'y avait plus rien à ajouter !



Mais un harki ne sait pas lire une carte donc impossible de lui donner les coordonnées chasse du point à atteindre. Il fallait  lui indiquer un point caractéristique, soit sur le plan géographique soit événementiel qu'il connaissait, proche de celui souhaité. Ensuite, avec la carte, on peaufinait la position. Je lui ai alors demandé de m'amener à l'endroit où la piste venant de TAMZIRT effleurait 1040 en le contournant par le NORD et en descendant. Restait à régler le problème du déplacement en colonne s'en perdre personne dans cette panade. CHERIFI devait progresser lentement pour éviter les à-coups mais ce n'était pas suffisant car la visibilité était nulle. Il fut donc décidé que chacun serait agrippé au ceinturon de son prédécesseur et ne le lâcherait à aucun moment. Si un des hommes ne sentait plus de retenue derrière lui, il devait retenir fortement celui le précédant pour qu'il s'arrête et ainsi de suite. Ce qui nous permettrait de nous regrouper.



Et nous sommes partis. Je ne pouvais m'empêcher d'imaginer des scènes de guerre antique avec des troupes vaincues mutilées pour inspirer la terreur. Nous étions une kyrielle d'aveugles guidés par un borgne. Nous avons progressé toute la nuit à la vitesse d'un escargot asthmatique. A un moment j'ai senti que nous avions changé de nature de piste. Nous étions sur la piste sommitale carrossable. Encore quelques centaines de mètres et CHERIFI a stoppé toujours en pleine purée de pois. Et il m'a dit que nous étions arrivés. Ce qui ne me semblait pas évident. Aussi, je lui ai demandé ce qui lui permettait d'être aussi affirmatif. Il m'a regardé interloqué et m'a dit : « Mais mon lieutenant, c'est les broussailles de 1040 ». J'étais soufflé. Je n'avais jamais remarqué une quelconque différence entre les broussailles quelque soit le lieu. Mais il pouvait sembler logique que la végétation varie en fonction de la nature du sol. Alors, une fenêtre s'est ouverte un bref instant au-dessus de nos têtes et nous avons vu 1040 apparaître brièvement se détachant sur un ciel pur, éclairé par le soleil levant Nous étions à la bonne position. Alors un coup de feu, un seul a retenti. Il ne pouvait donc s'agir d'un accrochage. Nous allions revenir bredouille. Beaucoup d'efforts inutiles mais cela faisait partie des risques.



Oui, je sais, vous ne me croyez pas. Vous pensez que je fabule. Si vous me racontiez de pareilles balivernes, je ne vous croirais pas, non plus. Mais moi, j'ai un témoin, présent lors de cette opération, « mon » radio, MARTINEAU, retrouvé par l'intermédiaire de Michel. Oui, cette histoire est réelle. Et vous comprendrez maintenant pourquoi un commando zonal pouvait s'évaporer dans la nature avec plus d'un millier de combattants accrochés à ses basques. CHERIFI aurait pu être l'éclaireur d'un tel commando. Il l'a d'ailleurs peut-être été avant de se rallier.



Le soleil aidant, le brouillard a commencé à se dissiper lentement. Nous avons donc entrepris de gagner la position qui nous avait été assignée en dessous de la piste principale sur une ligne de crête secondaire et attendre les ordres du lieutenant. Pendant que nous progressions, un harki a attiré mon attention. Dans le talweg on devinait plus que l'on voyait, a cause du brouillard résiduel dans les fonds, une colonne qui se dirigeait lentement vers le NORD. J'ai entrevu, à peut-être 500 mètres, quelques hommes en capote. Ce qui était normal puisque mes harkis aussi en portaient. Cela faisait partie de leur barda pour les nuits fraîches et une fois qu'elle était enfilée, ils la conservaient sur eux, même en plein soleil, car elle aurait été encombrante. Nous les regardions avancer péniblement et un harki s'est esclaffé « Les hommes du lieutenant sont bien fatigués. Ils ont passé une mauvaise nuit » C'est alors qu'un autre harki a crié « C'est des fellouzes, il y a des civils derrière ». Effectivement. Les fells ont tourné la tête vers nous et ont continué leur chemin imperturbablement. Nous étions loin, ils avaient un coup d'avance sur nous.



Il était impensable de leur courir après, nous ne les aurions jamais rattrapés. Le lieutenant était incapable de nous aider, il était derrière nous. Personne ne pouvait les intercepter. Il ne restait qu'une solution, en gardant notre position dominante, tenter de leur couper la route. La harka est partie au pas de gymnastique, les jambes lourdes. Nous avons décrit une boucle par les crêtes, mais à la première nous sommes arrivés trop tard. Ils basculaient dans l'oued suivant, à distance respectable. Nous avons repris la manœuvre. A la suivante, nous avons débouché à une centaine de mètres sur leur droite. Les premiers franchissaient la crête. Nous avons ouvert le feu pour les obliger à stopper et à se mettre à l'abri. Ce fut intense mais bref car nous ne pouvions gaspiller nos munitions. Nous étions déjà sur eux.



Devant nous il y avait un faux plat recouvert de buissons très serrés. En fait la terre avait été ravinée par les fortes pluies habituelles. Ce qui donnait des tranchées étroites mais qui permettaient à un homme de s'y glisser. Comme il y avait de l'eau de temps à autre, les buissons avaient poussé formant un écran. Nous ne voyions rien. Nous avons balancé quelques grenades et nous avons entendu quelqu'un qui disait vouloir se rendre. Au moment où il émergeait des buissons, j'ai vu des harkis le mettre en joue. Ils allaient l'abattre. J'ai hurlé et me suis interposé mais ils ne baissaient pas leur arme. Je me suis même demandé s'ils allaient respecter mon ordre. Finalement ils ont reposé leur arme. J'avais eu chaud.



Le prisonnier était un homme d'une vingtaine d'année, sans arme. C'était, nous l'avons appris plus tard un agent de liaison, un « tissal ». Il y avait un autre homme avec lui, un chibani, un porteur, pas armé lui non plus. Il avait été blessé, à la fesse, par un éclat de grenade. Il ne voulait pas se rendre. Nous l'avons menacé de nouvelles grenades. Il est alors sorti. Ils ne savaient rien des autres. Nous avons inspecté les ravines, il n'y avait plus personnes. Les fells nous avaient glissé entre les doigts. Nous avons rendu compte au lieutenant qui nous a dit de regagner BOU ZEROU. Il était d'ailleurs en route lui même par le même chemin qu'à l'aller. Comme le fellagha blessé ne pouvait marcher, nous avons demandé à la tour radio du camp de prévenir le village de nous envoyer une brêle pour le ramener. Il a fallu attendre un très long moment pour la voir arriver. Cela nous a au moins permis de récupérer et de nous remettre de nos émotions.



Ayant rejoint la compagnie, j'ai été surpris par l'attitude du lieutenant qui ne tenait pas en place, complètement déboussolé et de fort méchante humeur. J'ai eu à peine le temps de le saluer qu'il s'en prenait à moi en me disant qu'il m'interdisait dorénavant de sortir en djellaba. Je n'y comprenais rien puisque, si j'en possédais bien une, je ne la portais jamais hors du poste. Pour la bonne raison que je ne voulais pas me faire descendre par un harki distrait. Il me tenait des propos incohérents. Puis progressivement, il s'est calmé et m'a raconté l'opération telle qu'il l'avait vécu. Alors, tout s'est éclairé.



Pour la marche d'approche tout s'est déroulé comme prévu. Il a bien contourné 1040 par l'EST pour l'aborder par le SUD et il est remonté. A un moment une trouée s'est produite dans la brume et le lieutenant, n'en croyant pas ses yeux, a vu de dos, debout, un homme en djellaba à une quinzaine de mètres. Il a épaulé sa carabine US mais au moment d'appuyer sur la queue de détente le doute l'a envahi. Les idées se sont mises à tourner dans sa tête. Ce ne pouvait être un fellagha puisqu'il était bien mal gardé. Et ce gaillard, avec une telle carrure, ce ne pouvait être que PICOLET. Angoissé, il a tiré en l'air. Le coup de feu que nous avons entendu. Ce qui a provoqué la fuite de plusieurs personnes. Une véritable compagnie de perdreaux prenant la clef des champs. Les fells étaient bien là comme espéré, au repos. Et de toute évidence, ne nous attendant pas. Certainement parce qu'ils n'imaginaient pas que nous puissions mettre notre nez dehors par un temps pareil. Et encore moins arriver jusque-là. Le lieutenant a inspecté les lieux. C'était bien un bivouac, installé certainement en raison du brouillard. En décampant précipitamment, les fells avaient oublié différents objets ou vêtements personnels sans aucun intérêt mais aussi un fusil. Un fait rarissime. Ce qui faisait un fell en moins car leur justice en égorgeait d'autres pour moins que cela.



Le lieutenant a été perturbé par ces événements et ne pouvant se mettre en chasse aussi tardivement a donné l'ordre de retourner à BOU ZEROU. C'est ce qui explique son attitude vis-à-vis de moi. Il ne m'en voulait absolument pas. Sinon pourquoi ? Mais il avait été pris à la gorge pour avoir un instant imaginé qu'il allait m'abattre.



Quant au fell miraculé, la Mort l'attendait bien à 1040. Cette nuit-là, elle l'avait seulement effleuré de sa faux. Elle lui avait accordé un sursis. Dix jours plus tard, il tombait dans une embuscade mise en place par le lieutenant sur la piste sommitale NORD-SUD menant à 1040 et y laissait la vie.



Un convoi a été organisé pour nous ramener à TIGHRET. En quittant BOU ZEROU, j'ai appris que le tissal prisonnier était le frère d'Achoura, l'une de mes deux petites protégées. Les prisonniers ont été embarqués le lendemain dans un convoi de GOURAYA qui était venu les chercher. Quelques jours plus tard, le tissal était de retour à la compagnie en tant que prisonnier de guerre. J'aurais l'occasion d'y revenir.



Quant à moi, ce fut ma dernière opération avec ma harka.







              RETOUR A BOU ZEROU




Courant juin, j'ai à nouveau quitté TIGHRET pour regagner BOU ZEROU. Le lieutenant s'absentait pour je ne sais plus quel motif et je devais assurer l'intérim. En fait, je ne le savais pas encore, mais mon temps dans cette maison forestière était compté. Je n'ai jamais eu connaissance des attendus de cette mutation mais elle ne pouvait avoir été organisée qu'en parfaite concertation, je dirais même connivence, avec le commandant LEDOUX. Le lieutenant m'a déclaré un jour qu'il ne voulait plus me voir sur le terrain en opération. Mon départ de BOU ZEROU pour le 93e RI était programmé pour la mi-août compte tenu de la double affectation que j'avais choisie à la fin de ma formation à l'EMI de CHERCHELL. Elle s'imposait donc à tous. Et il a ajouté qu'il tenait à me voir partir sur mes deux jambes. Dans les transports aériens le risque maximum se situe au décollage et à l'atterrissage. Pour lui, à l'Armée, le risque était similaire. A l'arrivée car on manque d'expérience et au départ parce que l'attention se relâche. Il voulait donc me garder « au chaud », au camp.



Mais la décision finale n'a pu être prise que fin juin car il fallait bien me remplacer. Ce qui fut fait dans les tout premiers jours de juillet par un sous-lieutenant tout frais émoulu de CHERCHELL. Son choix pour le 22e RI ne pouvait donc être connu que tout récemment. C'était un Pied Noir, peut-être pas le choix le plus judicieux pour la harka.





L'INTERIM



En attendant, j'ai assuré les affaires courantes. Et ainsi, j'ai eu à me pencher sur « le cas » MARTINEAU. Libérable, il a quitté TIGHRET le 20 juin. De même que DAVID. Une page était tournée. Mais ce que je ne savais pas, c'est que le motif qui lui avait été collé par le sergent-chef pour refus d'obéissance, son refus de faire partie de la section partant pour ALGER, était toujours en suspens à la compagnie. Le lieutenant, qui connaissait ma position, avait trouvé qu'il était urgent d'attendre et l'avait fait classer soigneusement sous la pile des dossiers en suspens. Mais, le secrétaire, zélé, me la ressorti. Il fallait bien régler le problème. Je l'ai donc convoqué dès son arrivée à la compagnie. Il s'est présenté à moi très réglementairement, m'a salué. Je lui ai dit : « Repos ». Et j'ai ajouté tout de go : « Alors MARTINEAU, on a refusé d'obéir ? Cela m'étonne de toi ». Et sans autre forme de procès, j'ai déchiré le motif et jeté les morceaux dans la corbeille à papier. Peut-être, une nouvelle fois, ai-je abusé de mon pouvoir discrétionnaire. Mais je ne pouvais absolument pas laisser   couvrir d'opprobre un appelé alors même que ses états de service étaient irréprochables. Et du même coup risquer une sanction qui aurait pu différer son retour dans ses foyers. Ce n'était pas concevable. Comme l'universitaire humoriste CHRISTOPHE l'a fait dire à son célèbre sapeur Camembert : « Quand on dépasse les bornes, il n'y a plus de limites ».



Je dois vous avouer humblement que j'avais complètement oublié cet événement, somme toute mineur pour moi. Mais pas MARTINEAU. C'est un des premiers souvenirs qu'il m'a rappelé lorsque nous avons repris contact parce que ma décision l'avait beaucoup marqué.



Sinon, j'étais de tous les convois sur GOURAYA. J'appréciais ces déplacements parce qu'ils me permettaient de déjeuner au mess des officiers dont les menus me faisaient oublier mon rata quotidien. Mais surtout parce que l'ambiance était excellente. Même un petit officier de réserve comme moi s'y sentait à l'aise. Et un tel instant de détente avait une valeur inestimable pour celui qui subit les tracas quotidiens. Mais plus la date de mon départ approchait et plus le commandant LEDOUX se faisait pressant. Néanmoins sans aucune acrimonie. Il voulait seulement me convaincre de rester dans l'Armée. Depuis plusieurs mois, à chaque fois que je le rencontrais, il me répétait que je n'étais pas fait pour vivre enfermé dans un bureau et que je m'épanouirais plus sur le terrain. Il n'avait pas tout à fait tort car pendant toute ma carrière bancaire, je me suis toujours démené pour éviter les affectations en Direction Générale. Je n'ai pu les éviter à deux reprises mais mon contrat rempli je retournais sur le terrain au contact du personnel, des clients et de ceux susceptibles de le devenir. Je sortais beaucoup mais sans risque mortel en perspective. Et j'aimais une certaine autonomie à la tête d'agences puis enfin de groupes ou de filiales.



J'ai toujours dit au commandant LEDOUX que si je n'avais pas été marié, j'aurais demandé à résilier ma double affectation. Mais je l'étais et ma femme m'attendait. Je ne pouvais donc pas lui faire faux bond. Et d'autant moins qu'elle avait tenu à cette union, avant mon départ, pour porter mon nom, bien que nous n'ayons pas d'enfants à l'époque, s'il m'arrivait malheur pendant mon service. La cause était donc entendue. Ce qu'il comprenait parfaitement. Mais ce qui ne l'empêchait pas de remettre ça à la prochaine occasion. La suite des événements m'a donné raison.



Et il y avait les « chiens écrasés » dont il fallait bien s'occuper. C'est le cas de le dire. Un jour TAZZEROUT a appelé au secours. Un chien du village attaquait et mordait tous ceux qui passaient à sa portée. Et cela allait de mal en pis. Il venait de mordre cruellement un enfant au mollet. Le chef du douar nous demandait donc d'abattre la bête. Il aurait pu le faire lui-même puisqu'il possédait une arme au titre du GAD. Non, on s'adressait « au chef » qui lui prend la décision. Je me suis rendu à TAZZEROUT avec l'infirmier et une escorte. Cela me permettait de soutenir le moral de l'instituteur et de rencontrer les habitants. Une tournée des popotes. Le chien nous attendait lui aussi, tous crocs dehors, prêt à se jeter sur nous. J'ai pris ma carabine US et l'ai stoppé net d'une balle en plein poitrail. Il a roulé sur la pente très raide à TAZZEROUT et a disparu.



Quelques jours plus tard, rebelote. Le chien était de retour, plus mauvais que jamais. J'ai repris la piste. Une fois sur place, j'ai demandé au chauffeur de la Jeep de prendre son arme qui, comme pour tous les chauffeurs était un PM THOMSON, arme ayant une terrible puissance d'arrêt mais trop lourde pour des fantassins. Il a réglé définitivement le problème en coupant littéralement l'animal en deux.



Autre exemple de « chien écrasé ». Le tour de garde de BOU ZEROU. Un harki un jour a demandé à me voir. Je l'ai reçu. Il se plaignait de monter la garde deux fois plus que les autres harkis. Il l'avait vérifié. Je lui ai dit de voir les deux sergents-chefs qui s'en occupaient normalement. Il m'a répondu qu'il l'avait déjà fait et qu'on l'avait envoyé promener. C'était comme ça, un point c'est tout. J'ai voulu en avoir le cœur net et j'ai fait une enquête. Ce harki s'appelait KHADIR et son surnom était KHADIR S.E.K. Ne me demandez surtout pas d'explications, je ne sais absolument pas pourquoi et ne l'ai jamais su. Il n'en demeure pas moins qu'il figurait sur la liste de garde sous ses deux noms. Il avait raison. Et deux sous-officiers n'avaient rien vu. Ce qui ne m'étonnait pas outre mesure. J'en ai profité pour faire pointer la liste pour qu'il n'y ait pas d'autres anomalies et que tous les appelés et harkis y figuraient bien. Sauf le boulanger, bien entendu.



Et puis il y a les petits faits divers qui amusent quand ils ne tournent pas au drame. Un jour, en fin d'après-midi, une section dont j'ai complètement oublié l'unité, a accroché des fells sous 1040. Soudainement une fusillade nourrie a éclaté. Tout le monde devait en être, vidant chargeur sur chargeur. Cela n'en finissait plus et devenait inquiétant. On allait à la rupture de stock. Cela n'a pas manqué. Brusquement, le chef de section a réclamé de l'aide à la radio. Il était à court de munitions et demandait un héliportage pour se réapprovisionner. Du délire. En admettant même que sa requête soit acceptée, ce qui était fort douteux, rien ne serait fait avant le lever du jour le lendemain. Envoyer une section en renfort était impensable, de BOU ZEROU, elle ne le rejoindrait pas avant la nuit. Or, s'il y avait des fells bien armés dans le coin, peut-être ceux qui avaient donné lieu à ce tir de barrage, ils avaient compris la situation. Dès la tombée de la nuit, ils allaient arriver tels des charognards. La seule solution, regagner sa base au pas de gymnastique, en priant. Et, ensuite, discipliner les hommes pour l'avenir.

 

Mon plus beau souvenir avant mon départ définitif de BOU ZEROU, c'est le survol de La-chasse-en-action-pres-de-TIGHRET-photnotre secteur en T6. Seul le lieutenant pouvait solliciter ce privilège. Ayant obtenu l'accord, il a décidé de m'en faire profiter. Un cadeau de départ avant la lettre en quelque sorte. Le jour dit, nous avons gagné NOVI. Une vague piste d'atterrissage avait été aménagée en bord de mer. Lorsque la patrouille s'est posée; le lieutenant s'est présenté et a formulé sa requête pour moi. Elle fut aussitôt acceptée d'autant que celui qui devait poireauter, protégé par un tirailleur, désirait fort que son camarade lui tienne compagnie. Nous avons survolé le secteur de long en large avec une vue d'autant plus impressionnante que nous descendions toujours le plus bas possible. Je me demande toujours comment nous avons pu crapahuter dans un terrain pareil. La chasse a même, à la demande du lieutenant, procédé à un tir de roquettes sur une mechta qui paraissait encore en bon état. Elle été volatilisée mais, l'axe de tir nécessitant après une remontée à la quasi-verticale, l'estomac du lieutenant n'y a pas résisté. Le mien si, je l'ai toujours eu bien accroché. Oui, vraiment une belle ballade.

 



LE PRISONNIER



Comme je vous l'ai dit plus avant, l'un des prisonniers, le plus jeune et originaire de BOU ZEROU, a été renvoyé à la compagnie. C'était d'autant plus drôle qu'il n'y avait au camp pas la moindre cahute pour l'enfermer, ne serait-ce que la nuit. Il dormait donc avec les harkis qui, je le rappelle déposaient leur arme à la tête de leur lit. Dans la journée, il était de toutes les corvées. Quand je suis arrivé à la compagnie, comme je ne pouvais plus bénéficier des services de LOUMI, je l'ai utilisé pour l'entretien de mes armes et de mon linge. Tâches dont il s'acquittait fort bien, soit dit en passant. Comme il était en outre très sympathique, de temps en temps, je lui glissais un petit billet dans le creux de la main pour qu'il puisse boire une bière au foyer puisqu'il y était admis. Comme il était, en outre, nourri par la cuisine des appelés, je ne crois pas qu'il ait eu la moindre envie de nous fausser compagnie. Nous ne pouvions donc, en aucune manière, être accusés de maltraitance vis-à-vis de nos prisonniers. C'est bizarre mais ce genre de fait n'est jamais rapporté par la presse à sensation. Ce ne devait pourtant pas être un cas unique.

 

Puisque je m'occupais de sa petite sœur, je faisais un peu partie de sa famille. Je me permettais donc de l'interroger sur sa vie de fellagha. Oh ! rien de confidentiel. Je n'étais pas naïf au point de croire qu'il allait me confier des secrets d'Etat. Non, ce qui m'intéressait, c'était comment il vivait. En fait, il vivait mal, la nourriture manquait et était de mauvaise qualité. Il passait beaucoup de temps en corvées, du portage principalement. Il m'a expliqué comment il se déplaçait en tant que tissal. Il ne m'a pas beaucoup appris. Je le savais ou je m'en doutais. Mais c'était une confirmation. C'est lui qui m'a dit que pour tout prisonnier il fallait déménager tout ce qu'il connaissait aussitôt l'information connue. Ce qui impliquait pour nous qu'elle soit, sa capture, la plus discrète possible. Mais je voulais surtout savoir comment lui arrivait à retrouver une cache qu'il devait joindre alors même qu'elle avait été évacuée. Rien de plus simple, il s'installait sur une hauteur proche de l'ancien lieu et attendait de repérer un moudjahidin. Cela pouvait prendre des jours. Le chouf payait toujours. A méditer.

 



Pour vous prouver à quel point ce prisonnier faisait partie de la famille, je ne peux m'empêcher de vous conter une anecdote. Je ne sais plus qui, peut-être le secrétaire, m'avait raconté un événement survenu à la compagnie bien avant mon arrivée. Un soir, juste avant la tombée de la nuit, une section était tombée dans une embuscade. La réaction avait été rapide et puissante si bien que les fells avaient dû se replier. Il n'y avait eu aucun blessé pour nous, mais dans la confusion, un fusil avait été perdu. On m'avait demandé de prendre connaissance du commentaire du chef de poste pour ce jour-là. Ce que j'ai fait. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver notre prisonnier assis tout tranquillement dans ce poste, les armes à portée de la main. Je lui ai demandé assez vertement ce qu'il foutait là. Innocemment il m'a répondu que le chef de poste et les sentinelles étaient partis au foyer boire une bière et qu'on lui avait demandé de garder la maison. Et les armes. Je l'ai envoyé chercher ce chef de poste et j'ai dit à ce dernier ce que je pensais de sa manière de servir. Que faire de plus ? Je ne pouvais quand même pas le fusiller séance tenante.



Mais j'ai aussi trouvé le commentaire que je cherchais. Le chef de poste avait noté sur un cahier d'écolier, l'heure du retour de la section ainsi que les difficultés rencontrées. Puis le lendemain matin, l'heure d'arrivée des différents convois venus pour enquête. Le bataillon, l'officier de renseignement du secteur, la gendarmerie. Chacun voulant savoir si la perte du fusil était volontaire ou non. Les heures de départ de cette armada avaient aussi été soigneusement notées. Tout cela pour un fusil. Le chef de poste avait alors ajouté un commentaire, digne de rester dans l'Histoire. « Je plains celui qui a perdu Dien Bien Phu » ! Je n'ai jamais oublié cette réflexion. Je l'ai souvent rappelée comme exemple. Comme une autre notée à CHERCHELL. Un instructeur nous avait signalé qu'en temps de guerre, n'importe quel chef de section pouvait sous sa seule responsabilité faire sauter un pont pour s'opposer à la progression de l'ennemi. Mais que, pour des ouvrages exceptionnels, même si on nous en donnait l'ordre, il fallait obtenir celui, écrit et dûment signé, du ministre. Il avait alors ajouté : « Ne restez pas dans l'Histoire comme celui qui a fait sauter le PONT DE TANCARVILLE ».





LE MORTIER DE I20



Le lieutenant Pasquier l'avait rapatrié à BOU ZEROU sous le prétexte qu'il ne servait à rien à TIGHRET. Ce qui n'était pas faux. Mais je crois que, surtout, il brûlait d'envie se s'en servir à la compagnie. Il l'avait installé sur le mamelon dominant le camp, à côté de la tour. Là où avait été installé au début le canon de 155. Il était visible de loin et confirmait notre puissance. Le lieutenant et moi avons exécuté quelques tirs d'entraînement ce qui nous a permis d'effectuer quelques repérages.



Et puis, n'y tenant plus, un soir, il m'a déclaré que le lendemain il avait l'intention de sortir avec la section et me demandait de l'appuyer avec le 120. Il voulait ratisser une mortier-de-120.jpgpartie du flanc NORD de 1040. Comme il partait de jour au matin, à la vue de tous, ce ne pouvait être qu'un entraînement. Pourquoi pas ! Pour moi, ce n'était pas un problème d'autant que le secteur choisi était à vue de BOU ZEROU à 6 ou 7 km à vol d'oiseau. Le tir en serait donc facilité en direction et, avec la carte sous les yeux, en portée. A l'heure dite, j'étais en position avec 2 harkis pour m'approvisionner en pélos. Et j'ai suivi l'opération à la jumelle. A un moment, le lieutenant m'a demandé de tirer sur un bosquet à 2 ou 300 m devant sa position. Même pas besoin d'utiliser la procédure habituelle : 2 coups courts, 2 coups longs. Au 2e coup l'objectif était atteint. Ma seule crainte c'était le vent en altitude qui pouvait dévier les projectiles. La marge de sécurité me semblait bien mince même si la section était allongée sur le sol, profitant de la moindre protection du terrain. Les hommes ne devaient pas en mener large car c'était leur première expérience.



Un peu plus tard, il demandait un autre appui feu. Mais cette fois-ci, il fallait tirer dans le lit d'un oued en le descendant. La manœuvre a été exécutée de manière satisfaisante au dire du lieutenant. Puis, comme c'était terminé pour nous, nous avons remballé. Le lieutenant a encore crapahuté un moment et il a regagné la compagnie, heureux.



Mais pendant que nous effectuions nos derniers tirs, un incident s'est produit. Alors que je réglais le 120. Une terrible explosion s'est produite à côté de la tour à proximité de l'endroit où étaient stockés les projectiles. La peur au ventre, je me suis précipité, pensant qu'un harki avait laissé tomber le pélo et qu'il était parti avec. Bien sûr le système de sécurité tolérait une chute de quelques mètres, mais notre instructeur de CHERCHELL nous avait déconseillé de chercher à le vérifier. Non, ce n'était pas cela. Les 2 harkis étaient debout mais terrorisés par cette explosion qui s'était produite sous leur nez.



Après la séance de tir, j'ai cherché à comprendre. Les radios, au pied de la tour, avaient aménagé comme un petit four pour brûler les messages en les protégeant du vent pour qu'ils ne partent pas dans la nature. L'un d'eux venait justement d'en détruire. Après y avoir mis le feu, il était rentré dans la tour. Et c'était le four qui avait volé en l'air. Mais pourquoi ? Il y avait un petit cratère à l'emplacement du four et dedans un gros éclat d'au moins un tiers d'un obus. Mais j'étais incapable d'en déterminer le calibre. Et que faisait-il là, enterré, sous le four ? Depuis quand et pourquoi avait-il explosé aujourd'hui puisque les radios détruisaient des messages tous les jours ? Et ce n'était pas quelques bouts de papier en feu qui pouvaient servir de détonateur. En outre comment piéger cet endroit puisqu'il y avait toujours du monde dans la tour et nuit et jour une sentinelle sur la terrasse ? Au retour du lieutenant, je lui ai rendu compte. Problème apparemment insoluble. Alors il a classé l'affaire.





TIGHRET


Bien qu'ayant quitté la harka, je continuais à recevoir des informations de TIGHRET. Par des permissionnaires de BOU ZEROU ou de TAZZEROUT qui ne manquaient jamais de me saluer. Et par le sergent harki qui recueillait toutes les confidences. Mais je ne les ai jamais sollicitées. C'est un principe que j'ai toujours appliqué y compris dans ma vie professionnelle. Car je n'avais pas à intervenir au lieu et place de mon successeur. Chacun mène sa barque comme il l'entend et je n'ai jamais eu la prétention de détenir la vérité « vraie ». Pourtant leurs propos étaient plutôt alarmistes et trahissaient leurs appréhensions. Le nouveau chef de la harka ne sortait plus, me disait-on. Il était plus préoccupé par son bronzage sur la terrasse du fort que par les patrouilles. Outre le fait qu'il était regrettable de garder au repos un tel outil de combat, pour moi, c'était en plus criminel. Si on laissait la bride sur le cou aux fells, ils n'allaient pas manquer d'en profiter voire d'en abuser. J'ai donc informé le lieutenant de mes craintes. Puis j'ai considéré que je n'avais pas autorité pour intervenir à nouveau et surtout pas directement.



La confirmation de mes craintes ne s'est pas fait attendre. Tout d'abord quelques coups de feu tirés sur le mirador vraisemblablement depuis l'extrémité EST du plateau devant TIGHRET. Une plaisanterie quant à son efficacité mais un avertissement très sérieux quant à l'avenir. On ne nous craignait plus et on ne manquerait pas de nous le prouver. Cela n'a pas tardé.



Un jour, en fin de matinée, la terrible nouvelle est tombée. Une embuscade avait été tendu sur la piste du fort à la tour. Bilan, un tué, un libérable sous peu et un fusil perdu. Et ce à quelques centaines de mètres du fort, à la barbe de la harka. Un affront. Que dis-je, une honte. Renseignements pris, comme chaque jour, deux appelés de la tour étaient descendus pour s'approvisionner avec leur brêle et un fusil. Lors de la remontée, les fells ont ouvert le feu. Un des appelés, placé à la gauche de la brêle avec le fusil, a été tué. La brêle aussi. Mais elle a servi d'écran au deuxième appelé sans arme situé à sa droite qui a pris les jambes à son cou et a dévalé la pente pour se réfugier au fort. Il s'en est sorti, choqué.



L'examen du terrain a montré que les fellaghas avaient aménagé six emplacements de combat et qu'ils étaient en place pendant la descente. Mais cinq seulement avec des étuis vides de fusil. Le sixième homme était donc présent uniquement pour emporter l'arme récupérée. Ils ne doutaient absolument pas de leur réussite car ils avaient peaufiné leur coup. Comme l'embuscade a été déclenchée vers midi, cela voulait dire qu'ils pensaient ne rien risquer, en plein jour, pendant leur retraite. D'habitude les fells intervenaient plutôt en fin de journée pour profiter de l'obscurité pour regagner leur base.



On peut me raconter tout et n'importe quoi, on ne m'enlèvera pas de l'idée que si un élément de la harka avait été sur le terrain, jamais les fells ne se seraient lancés dans une telle aventure qui aurait pu être désastreuse pour eux. Dans la brousse africaine si on laisse le feu du campement s'éteindre, les fauves ou charognards n'hésiteront plus à attaquer. Et, ils n'en sont pas restés là. En France, pendant mon affectation au 93e RI, j'ai appris, mais je ne sais plus comment, que l'une des pistes de TIGHRET vers l'oued avait été piégée. Un truc bête. Un fil en travers de la piste, fixé solidement à un bout et, à l'autre, à une grenade dégoupillée glissée dans une boîte de conserve. Avec le cou-de-pied peu sensible, et d'autant moins dans la rangers, on entraîne le fil qui fait sortir la grenade. Comme le fil lesté s'enroule autour de la cheville, il n'y a plus rien à faire. Heureusement dans ce cas, l'appelé concerné, encore un, a eu beaucoup de chance. La grenade, une américaine défensive « chocolat » a explosé sans lui provoquer la moindre égratignure. Mais une cheville énorme provoquée par l'onde de choc, comme si elle avait été foulée. Encore un miraculé…





LES PETITES



Comme rapporté précédemment, quelques rares familles de BOU ZEROU avaient obtenu l'insigne faveur d'accéder au camp pour récupérer les restes des cuisines. Et ce BOU-ZEROU-on-recupere-les-restes-de-la-cchaque jour, deux fois par jour. Un incommensurable privilège pour des gens privés de tout. Des enfants, connus de tous, étaient chargés de les recueillir. A mon arrivée à la compagnie, j'avais été témoin de ce manège et avais demandé des explications. A la rotation suivante, j'avais parlé avec les deux petites qui s'étaient présentées les premières. Elles parlaient un peu français et savaient se faire comprendre. Elles fréquentaient d'ailleurs avec assiduité l'école du douar qu'elles appréciaient. J'ai donc décidé des les aider autant que possible. En leur fournissant un plus en dehors de la nourriture.



A cette époque, je fumais un peu mais uniquement des cigarettes américaines, des Lucky Strike. Comme je ne pouvais m'en procurer sur place, ma femme m'approvisionnait par des colis réguliers qui de ce fait même déterminait ma ration quotidienne. Comme je ne fumais que ces cigarettes, tout excès devait être compensé ultérieurement. Je lui ai donc demandé d'ajouter des vêtements et des sucreries à distribuer. Les deux petites étaient favorisées mais les autres enfants en profitaient aussi. Je fournissais aussi des sucreries et du petit matériel scolaire que je me procurais au foyer. A noter, parce que cela mérite de l'être, que pas un seul colis n'a disparu pendant le transport.



La plus petite se prénommait Zohra. Elle avait le type berbère mais avec une peau presque noire, très rare dans ces contrées. Elle était toujours souriante, très tonique. Elle pétillait de malice. Elle ne passait pas inaperçue. Ce qui la rendait très attachante. La seconde, Achoura, certainement la plus âgée du groupe, était tout le contraire. Très calme, très douce. Et plus timide. Comme si elle avait désiré ne pas se faire remarquer. Je dois avouer que lorsque j'ai connu leurs conditions de vie, j'ai toujours eu une petite préférence pour Zohra. C'était ma chouchoute.



Un jour, le lieutenant m'a signalé qu'il allait se rendre à CHERCHELL pour effectuer divers achats. Il nous fallait bien utiliser notre caisse noire. Au programme, des casquettes Bigeard pour les sections et les chauffeurs, des jeux pour le foyer et, chut, du vin pour un repas des appelés. Il faut dire que sur le plan Intendance, pour ce produit, nous n'étions pas gâtés. Nous étions contraints d'en acheter, il nous était livré en fûts métalliques, transportés en plein soleil. Personne n'a jamais réussi à en boire. Comme je l'ai goûté moi aussi, je peux vous le confirmer. Le premier travail à l'arrivée du convois était de vider les fûts dans la fosse aux ordures.



Il m'a donc demandé si j'étais intéressé par une petite ballade pour me changer les idées. Ce que j'ai accepté avec empressement. Et alors, une idée m'est passée par la tête. Et, me payant de culot, je lui ai posé la question de savoir s'il accepterait que j'emmène Zohra avec moi. Ce n'était pas évident puisque, avant de nous rendre à CHERCHELL, nous devions déjeuner au mess du bataillon. Il m'a regardé d'un air surpris et amusé et m'a marqué son accord. Il savait comme tous que je m'occupais de deux petites. Il me restait à informer le chef de douar de mon souhait pour qu'il approche la mère.



Le jour dit, quand je me suis présenté, Zohra était déjà à côté du convoi. Manifestement, elle ne voulait pas rater le départ. Elle portait un vêtement que ma femme m'avait fait parvenir. En fait un tablier d'écolière à l'ancienne de couleur mauve, boutonné de haut en bas, du cou aux genoux. Cela faisait une robe qui lui allait à ravir. Elle est montée dans un camion avec les harkis qui avaient pour mission de veiller sur elle. A voir leur mine réjouie, cela semblait beaucoup les amuser. Et nous sommes partis.



A l'arrivée à GOURAYA, j'ai récupéré la petite et fait monter dans la Jeep pour nous rendre au PC. Le commandant était devant la villa avec d'autres officiers dont une femme. Mon arrivée a fait sensation. Zohra, contrairement à son habitude, ne disait rien et semblait apeurée. Elle a pris ma main pour se rassurer. Elle n'avait jamais quitté BOU ZEROU et jamais vu autant de militaires. J'ai donc raconté mon histoire. Comme il était l'heure de passer à table, la femme m'a dit de ne pas m'inquiéter. Qu'elle prenait la petite en charge et qu'elle l'emmenait à la cuisine pour lui faire servir un repas.



Après le repas, nous avons repris la petite, aussi pétulante qu'à l'ordinaire. Elle avait séduit tout le monde. Puis nous sommes partis pour CHERCHELL avec la seule Jeep car dans la journée, la route était libre. Nous avons fait nos achats et avons bu un pot à la terrasse d'un café avant de repartir. Dans un magasin, comme elle semblait en avoir énormément envie, j'ai acheté une poupée à Zohra ainsi que quelques petites bricoles. Et nous sommes repartis pour GOURAYA. Le convoi, chargé, nous attendait. Nous avons regagné la compagnie.



Alors que j'étais en poste à BOU ZEROU, dans la « dernière ligne droite », BOUADDI, le chef du village est venu me voir. Il m'a annoncé que la mère de Zohra me donnait sa petite fille. Je n'y comprenais rien, je ne voyais pas où il voulait en venir. Je lui ai demandé de s'expliquer. Il m'a confirmé son propos en ajoutant que comme je repartais chez moi en FRANCE, je pouvais emmener Zohra car sa mère pensait qu'elle serait très heureuse avec moi. J'étais complètement désemparé et j'ai écrit vite fait à ma femme pour lui demander son avis. Elle m'a répondu par retour qu'elle serait d'accord avec moi quelle que soit ma décision



J'ai beaucoup réfléchi à cette proposition, a priori aberrante. Mais comment faire si près du départ ? Quelles formalités à accomplir ? Je ne pouvais me présenter avec elle qui n'avait aucun papier d'identité et n'avait certainement pas été déclarée à l'état-civil. En outre, mon service militaire n'était pas terminé et ma femme s'était repliée sur sa famille en province. Nous devions « remonter » à PARIS seulement après mon retour. Je ne pouvais que décliner quitte à en reparler ultérieurement par l'intermédiaire du bataillon. C'était peut-être une façon de me donner bonne conscience. En tout état de cause, dès la mi-1962, les événements interdisait toute initiative.



Dans les années 1990, j'étais en poste au TOGO. Et j'ai pu constater que le « don d'enfants » était une pratique courante et coutumière. Il concernait essentiellement des petites filles dès l'âge de 5/6 ans. Les parents confiaient leur enfant à un membre de la famille prise au sens large ou, plus rarement, à une personne de connaissance. Le tuteur s'engageait à prendre en charge la petite et à assurer sa scolarité et acquitter tous les frais qui en découlent dont le costume. En contrepartie, l'enfant devait aider pour les travaux ménagers. C'était un contrat tacite qui pouvait courir jusqu'à la majorité. Certaines familles d'accueil respectaient leur engagement sans contrepartie. A l'autre extrémité, certaines familles arrêtaient la scolarité sous le prétexte que l'enfant ne voulait plus aller à l'école. Mais la conservaient comme bonne à tout faire pratiquement sans frais. Elles abusaient de la situation. Et encore heureux quand elles n'abusaient que de la situation. Mon effarement à BOU ZEROU n'avait pour cause que ma méconnaissance de certaines coutumes même si elles sont choquantes pour nous.







À suivre : EPILOGUE.

 





J.C  PICOLET 

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6 septembre 2009 7 06 /09 /septembre /2009 14:31

   AFFECTE AU 22ème R.I.  3ème PARTIE


                          TIGHRET  2



L'armement de la harka était des plus classiques pour l'époque : PM MAT 49, fusils Garand, certain équipés du manchon lance-grenade, FM Bar. Des armes Submachine_gun_MAT_49.jpgayant déjà beaucoup servi et n'étant plus très sûres, surtout les PM. Mais en règle générale, elles étaient fort bien entretenues en raison de la passion des harkis pour leur arme. Ils l'avaient toujours à portée de main, y compris dans leur chambrée, FM exceptés bien, entendu. Ils partaient même avec en permission dans leur douar quand ils portaient un fusil. Les autres recevaient un fusil le temps de leur absence. Les PM et FM étaient trop utiles à la harka et risquaient fort d'attirer les convoitises. D'autant plus que les permissionnaires partaient à pied, souvent seuls, quand il n'y avait pas de moyen de transport de passage. Or, le trajet TIGHRET-BOU ZEROU représentait environ 2 heures 30 de marche par le sentier longeant les crêtes, une heure 30 de plus pour TAZZEROUT. Et il fallait revenir. Les harkis devaient donc pouvoir se défendre en cas de mauvaise rencontre. Aussi cherchaient-ils à se regrouper, au moins pour une partie du trajet. Il n'en demeure pas moins qu'il fallait être courageux et surtout ne pas douter de ses capacités. Et que dire de LOUMI qui pour se rendre dans son douar dans le secteur de la 3e Cie avait une journée de marche. Et avec son fusil. Aussi, il partait moins souvent mais plus longtemps. Il essayait de profiter des convois des deux compagnies sur GOURAYA. Les délais de route étaient aussi longs mais le voyage était moins fatigant.

Deux-joyeux-drilles-a-TIGHRET-photo-G.MA

Pour les moyens radio, que du classique aussi : C 10 et PP 11. Mais en bien piteux état compte tenu de leur ancienneté. Les pannes étaient donc fréquentes. Ce qui nous donnait de bonnes excuses quand nous avions loupé une vacation ou que nous ne voulions pas entendre.



Lors des déplacements, la formation était toujours la même puisque nous n'utilisions que les pistes compte tenu de la configuration du terrain. Les fellaghas faisaient de même sauf en cas de fuite. D'ailleurs, il nous arrivait d'en voir marchant sur une piste, calmement, à découvert, mais de loin, de très loin. Je me rappelle un exemple. Nous revenions d'une opération sur 1040 et avions attaqué la remontée sur BOU ZEROU. Un harki me dit brusquement « Chouf, chouf mon lieutenant » en me désignant un point sur la pente de l'autre côté de l'oued. Je ne voyais rien. Il m'a dit comment il était vêtu. Les autres harkis voyaient, moi toujours pas. J'ai pris mes jumelles et cherché. La localisation était difficile car  les repères manquaient sur un terrain désertique. A cette heure-là, en zone interdite, c'était un fellagha. J'ai fini par le trouver. Il ne portait pas d'arme. Comme nous étions aussi à découvert, il nous a vu. Il s'est arrêté, nous a fait face et nous a observé. Je m'attendais presque à ce qu'il nous fasse un petit signe de la main. Il était hors de portée, nous ne pouvions rien faire. Chacun a repris sa route comme si de rien n'était. J'en ai tiré un enseignement. J'étais le seul à ne rien voir car je ne connaissais pas le terrain dans ses moindres détails. Mes harkis, si. Pour observer, mes yeux « couraient » partout. Eux, avec en plus une vision meilleure que la mienne, ne regardaient que là où quelqu'un pouvait se trouver. La piste. Ils ne se dispersaient pas. Là était toute la différence.



Quelques semaines après le référendum, une unité de la Légion est arrivée à BOU ZEROU. Elle avait pour mission de rencontrer des villages pour rassurer leurs habitants qui étaient pour le moins troublés par le résultat de cette consultation populaire et devaient se poser beaucoup de question quant à leur avenir. En fait nous craignions leurs réactions. Le Haut Etat Major pensait qu'une unité d'élite pouvais les rasséréner. A cette époque-là, j'assurais l'intérim à la compagnie. J'ai reçu le capitaine qui commandait l'ensemble. Il m'a demandé un guide, je lui ai fourni. Il m'a demandé quel était le village à privilégier, j'ai cité LARIOUDRENNE. Je lui ai montré ce douar sur la carte et une partie du parcours sur le terrain puisqu'il s'étendait à nos pieds, une grande cuvette broussailleuse ceinturée par la ligne de crête de BOU ZEROU et les djebels ARBAL et GOURAYA. Je lui ai même montré la piste à suivre. Il m'a regardé d'un air condescendant en me disant « Dans la Légion, on ne prend pas les pistes ». Je lui ai dit alors, que c'était droit devant. Qu'il fallait passer entre les deux djebels en suivant le talweg qui sort de la cuvette. Ils sont partis, en large essaim. Belle manœuvre ! Nous les avons suivis des yeux. Moins d'une demi-heure après, ils étaient tous sur la piste à la queue leu leu. Il faut être fou, ou prétentieux, pour se fatiguer inutilement.



Mais se déplacer en colonne peut s'avérer extrêmement dangereux car les forces sont dispersées sans aucun point d'appui solide. Néanmoins le risque sera Le-retour-a-TIGHRETde-la-harka-JC-PICOLElimité. C'est la contrepartie d'une vitesse de déplacement plus rapide. Pour avoir le maximum de chances de son côté, il faut un excellent éclaireur. Nous l'avions en la personne de CHERIFI. C'était un harki plutôt de petite taille, plutôt âgé, sec comme un coup de trique, au visage émacié, aux traits tirés, perpétuellement anxieux, tourmenté. Je ne l'ai jamais vu ne serait-ce que sourire. Pensait-il à son destin ? C'était un éclaireur hors norme. Une perte pour la rébellion. Il connaissait toutes les pistes de notre secteur. J'en apporterai la preuve irréfragable en évoquant une opération à « 1040 ». Mais également hors de nos frontières. Je n'ai jamais su quelle était l'étendue de ses connaissances.



Il n'avait confiance en personne en opération. C'était l'ouvreur patenté dès que le risque devenait sérieux. Il aurait d'ailleurs refusé d'avancer s'il n'avait pas été devant. Seul un jeune harki pouvait marcher à son côté pour l'appuyer si nécessaire. Il précédait plus ou moins la colonne en fonction du terrain, de la visibilité. Il pouvait disparaître de notre vue si la piste le permettait. Si besoin, il s'accroupissait et la colonne venait buter sur lui. Aucun mot n'était échangé. Lorsque la configuration du terrain m'inquiétait, je le consultais. Comme je ne pouvais pas lui rappeler une certaine période de sa vie, je lui demandais « CHERIFI, s'il y avait des fellouzes devant nous, où seraient-ils ? ». Il me répondait toujours « S'il y a des fellouzes, ils sont là » et me décrivait l'embuscade telle qu'elle aurait pu être mise en place. Nous manœuvrions alors en conséquence. 



Quant à moi je marchais pratiquement en tête de colonne, avec 2 PM devant, encadré surtout au début, par mes deux anges gardiens CHERKI et LOUMI. Je me rappelle une fois un retour de jour sur TIGHRET. CHERKI était doté d'un fusil lance-grenades. En opération, il en avait toujours une en place. Il me la balançait donc sous le nez car tous avançaient en tenant l'arme en équilibre sur l'épaule. C'était une grenade antipersonnel avec un corps cylindrique et un percuteur apparent, modèle 52. Je la trouvais bizarre cette grenade. Il y avait quelque chose d'anormal mais je ne savais pas quoi. Brusquement, horreur ! j'ai compris. Il n'y avait plus la collerette de sécurité. Il l'avait retirée pour être sûr qu'elle exposerait bien à l'arrivée. Ce qu'elle pouvait faire aussi à la moindre chute. J'ai arrêté la colonne et lui ai fait expédier son engin. Il a tiré comme il en avait l'habitude, en tir tendu, en épaulant. Au départ du projectile, il effaçait l'épaule pour ne pas être blessé par le recul. Cela me rappelait le mouvement effectué dans ma jeunesse quand je jouais au handball à 7, pour passer entre deux défenseurs, bras armé. Cela aurait été très efficace si nous étions tombé dans une embuscade. Il aurait balancé l'engin en plein dans le tas. Par la suite, il continua avec toujours une grenade en position. Mais pas trafiquée…

 



LE REFERENDUM





Le 8 janvier 1961, jour du référendum sur l'Autodétermination, fut une date charnière. Sur le plan local avec la concrétisation de la fusion des deux sections à TIGHRET et, sur le plan politique, la remise en cause du statut de l'ALGERIE. Elle ne sera plus jamais française, contrairement à ce qu'avait annoncé François MITTERAND. Moi, cette journée, je l'ai vécue humblement. J'ai passé la nuit précédente et une partie de la journée sur un piton pour repousser une éventuelle infiltration des fellaghas. Ils s'en abstinrent. Au réveil, le sol était recouvert d'une mousseline blanche. Il avait neigé. C'est la seule fois où j'ai vu ce phénomène qui m'a beaucoup surpris. Mais, l'avenir l'a révélé, c'était un funeste présage.



Dans l'après-midi, nous avons rempli notre devoir civique en allant voter. Notre bureau était installé à BOU ZEROU dans l'école métallique. J'ai voté en premier. Toute la harka était rangée, en armes, derrière moi, en colonne par un. Pour ne pas perdre de temps, je ne suis pas passé par l'isoloir. Mes hommes ont fait de même. Il leur était remis deux bulletins, un OUI qu'ils glissaient dans l'enveloppe et un NON qu'ils me remettaient en sortant conformément aux instructions données. Je me tenais à côté de la porte pour les recevoir. BOUADI, la mine épanouie de la mission accomplie, m'a remis le OUI. Il s'est fait enguirlandé proprement mais ce n'était pas chez lui une volonté délibérée, une quelconque indépendance politique. Il n'avait rien compris tout simplement. Ce qui était assez fréquent chez lui. Après dépouillement, le résultat était conforme à nos attentes.



L'Armée a été accusée par la Presse d'avoir fait voter OUI. Ce n'était pas tout à fait faux. Mais, il semble me rappeler que les bulletins OUI étaient blancs, alors que ceux du NON étaient violets, couleur de deuil pour les musulmans, donc à délaisser, et que les enveloppes n'étaient pas particulièrement opaques. Ce qui permettait de connaître le résultat du vote avant même le dépouillement. N'y avait-il pas là une volonté politique d'orienter les votes ?



Il n'en demeure pas moins que nous avions fait campagne pour le OUI dans notre secteur. Comme partout ailleurs sans aucun doute Nous avions respecté les instructions. Avec un seul argument mais irréfutable : cela fera plaisir au général DE GAULLE. Avec les gens simples, il faut des arguments simples, voire simplistes. Mais nous n'avons rien imposé, ni menacé personne.



Il s'est raconté dans les mess que certaines unités avaient fait preuve d'imagination pour obtenir les résultats souhaités. On rapporte que pour les douars isolés, l'Armée avait mis en place des moyens de transport en commun gratuits pour que les électeurs puissent gagner les bureaux de vote. Pour le retour, ils devaient remettre leur bulletin NON. La règle étant connue d'avance, rien ne les empêchait de rentrer à pied. Dans un autre secteur, les cartes d'identité étaient collectées et pour éviter perte de temps et tracasseries administratives, un officier de haut rang votait pour eux. La presse s'en est fait l'écho. Mais il s'agissait peut-être de petites histoires drôles qui se racontent le soir à la veillée.



Quoiqu'il en soit, dès leur publication, nombre d'hommes politiques se sont gargarisés des bons résultats de ce référendum. Et à ma connaissance, personne n'a remis en cause la procédure. Non, l'Armée en tant que telle n'a pas contraint les populations à voter OUI. Elle n'a fait qu'obéir aux ordres. Il faut appeler un chat, un chat.

 

 

GÉGÈNE

 



Non, ce n'est pas ce que vous pensez. Et je ne l'ai jamais pratiquée, cette torture puisqu'il faut bien l'appeler par son nom. Durant mon séjour, à ma connaissance, elle n'a jamais été appliquée à la compagnie, non plus. J'ai à plusieurs reprises fréquenté le mess des officiers à GOURAYA et aucun des propos tenus me laisse à penser qu'elle existait au bataillon. Il y avait bien sûr un officier de renseignement. Je l'ai parfois côtoyé. Il n'y avait rien d'excessif ni dans ses propos, ni dans son comportement. Il se disait certes que ce n'était pas un tendre. Et qu'il y avait toujours un harki qui le suivait comme son ombre. Mais de là à en faire son âme damnée, il y a un pas que je me refuse à franchir.



D'ailleurs, qu'auraient bien pu révéler ceux que nous pouvions faire prisonniers si les harkis nous en donnaient le temps. Il n'y avait rien et pratiquement personne dans notre secteur. Et comme un prisonnier me l'a dit, si un moudjahidin ne rentrait pas, tout ce qu'il connaissait était déménagé séance tenante. Alors ? Aussi je réfute les propos qui voudraient faire croire que c'était une pratique courante dans l'Armée et même au 1/22 comme le suggèrent fortement certains propos rapportés même dans ce blog par un ancien. Que j'ai connu. Je regrette mais je ne donne pas dans le sensationnalisme morbide qui est notre pain quotidien.



Non, GEGENE, était un harki « lambda », tout jeune père de famille, qui a été emporté par une tourmente qui le dépassait et qu'il ne comprenait guère, enlevé aux siens brutalement dans son sommeil, sans même s'en rendre compte, par deux balles reçues dans le dos alors qu'elles ne lui étaient même pas destinées. Les voies du Seigneur sont impénétrables.



Tout a commencé à TIGHRET le 5 mars 1961 au soir. Ce soir-là un groupe se préparait à partir en embuscade. GEGENE en faisait partie. C'était son surnom, habitude très fréquente chez les Berbères. Je ne sais d'où il lui venait parce qu'il n'était pas tellement couleur locale. Mais tous, nous l'utilisions si couramment que nous en avions oublié son patronyme. Dans la nuit du 2 au 3 mars, une embuscade avait été tendue dans l'oued TARZOUT- HASSENNE, tout proche de TIGHRET sur une colonne de ravitaillement. Le résultat avait été positif, pour nous, avec un ouvreur tué et son arme récupérée. L'équipe qui partait était très motivée et désireuse de faire aussi bien.



Le lieu de l'embuscade était situé à environ 2 km de BENI ALI au pied du glacis descendant, en pente relativement douce sur la fin, du djebel GOURAYA, au bord de l'oued qui donnait un accès facile au marché. Nous connaissions parfaitement cet emplacement qui paraissait idéal. Il était broussailleux donc offrant un bon camouflage, la berge était surélevée par rapport au lit de l'oued donc ne permettait pas une attaque frontale. A l'EST il y avait un petit confluent avec un oued très encaissé donc formant barrière. Et le glacis était complètement dégagé évitant toute surprise. Les traces relevées en patrouille se trouvaient de l'autre côté et passaient devant une berge abrupte de 2 à 3m de haut, évitant toute fuite. En outre, la terre était de couleur claire, les pisteurs devaient donc se découper dessus comme des ombres chinoises. Une prise au moins était assurée. La deuxième dépendait de la distance entre les deux pisteurs. Un seul défaut. Du côté de l'embuscade, un sentier montait du lit de l'oued jusqu'à elle. Mais nous n'avions jamais vu de traces dessus.



Après avoir contourné BENI ALI pour ne pas donner l'alerte, le groupe s'installa à l'emplacement prévu. Une moitié en position, l'autre moitié au repos. Comme les fellaghas quand il faut patienter longtemps. A un moment donné on permute les hommes. Tout simplement. Sans le moindre bruit. Et en cas d'imprévu, tout le monde peut défendre. Bien évidemment, il fallait contrôler le petit sentier. Deux hommes: un harki et l'infirmier furent placés en haut dans l'axe. Et l'attente commença. Vers minuit, LOUMI signala l'arrivée des fells. Il avait entendu le bruit caractéristiques des galets entrechoqués. Un coup par le premier éclaireur, pour signaler que la voie est libre, deux coups pour le second pour dire qu'il suit tout en prévenant les porteurs. Quelques séries puis plus rien. Les gens en embuscade avaient les yeux fixés sur la paroi de l'autre berge, prêts à faire feu. Brusquement, dans leur dos, une voix, deux coups de feu. Suivis d'une fuite éperdue. Le temps de réaliser, un point est fait. Un mort. Un harki. GEGENE.



La tour de TIGHRET était en écoute permanente puisqu'une unité était de sortie. Mais la liaison n'était pas possible du fait du relief. MARTINEAU, le radio, a dû gagner une hauteur pour l'établir et nous faire prévenir. Dès les premières lueurs de l'aube, un deuxième groupe se mit en route, avec la brêle qui devait ramener le corps en travers de sa selle comme dans n'importe quel western qui se respecte. BOU ZEROU fut prévenu, un convoi envoyé et le corps rapatrié aussitôt dans son douar d'origine. Il a été enterré l'après-midi avec les honneurs militaires. Sa femme venait d'accoucher.



Mais cette nuit-là, le capitaine de REBOUL s'est réveillé vers minuit en plein cauchemar, en nage, en transe. Il était sûr qu'il était arrivé malheur à TAZZEROUT. Il pensa bien évidemment à l'appelé qui y vivait seul en tant qu'instituteur. Il fit réveiller toute la compagnie et envoya la section qui maugréait aux nouvelles. Une heure et demie de marche car il était impensable d'utiliser des véhicules en pleine nuit. Comme il était impensable d'y pénétrer car les GAD veillaient. Un harki originaire du douar aurait pu se faire reconnaître et admettre, seul. Mais accompagné, pas question. Sur place, à bonne distance, on observa. Tout paraissait normal. Les chiens n'aboyaient pas plus que d'habitude, ni moins. Le section s'en retourna en vouant ce fou de capitaine aux gémonies.



A l'arrivée, la nouvelle de TIGHRET tombait. GEGENE était natif de TAZZEROUT. Stupéfaction générale. Le capitaine m'a dit que ce n'était pas la première fois qu'il faisait des rêves prémonitoires.



Il fallait maintenant comprendre ce qui s'était passé pour en tirer enseignement. J'ai interrogé tous les intervenants ce qui m'a permis de suivre le déroulement de l'affaire. Mais, malgré tout, certains points sont demeurés obscurs. Ils le sont encore quand j'en discute actuellement avec MARTINEAU.



Ce qui est certain après visite sur le site, c'est que l'embuscade était postée au bon emplacement. Une équipe veillait tandis que l'autre plus ou moins mélangée se reposait. Le petit chemin qui montait de l'oued était bien gardé. Les fells ont été entendus avec les cailloux. Puis un silence ce qui voulait certainement dire qu'ils s'étaient arrêtés. Pourquoi ? Compte tenu de la suite des événements, on peut imaginer qu'ils devaient rencontrer une ou plusieurs personnes provenant de BENI ALI car il n'y avait pas d'autre provenance possible. Pour ce faire, les deux ouvreurs sont montés sur la berge, en bas du glacis en dessous de BENI ALI. L'erreur impardonnable, c'est que les deux « sonnettes » n'ont pas joué  leur rôle en ouvrant le feu. Les deux hommes ont déclaré qu'ils ont été surpris et les ont laissés passer. Ils n'ont pas été vus parce qu'ils étaient bien dissimulés dans les buissons. Ce qui est douteux. Tout le monde pense qu'ils s'étaient endormis. Les fells sont arrivés sur le plat mais certainement en regardant vers le haut puisqu'ils devaient attendre quelqu'un. Ils n'ont pas vu l'embuscade dans leur dos. Les gens en embuscade non rien vu, eux non plus puisqu'ils attendaient les BOUADI-le-miracule-photo-Georges-MARTINEfells sur l'autre rive. L'un d'eux a sifflé doucement. Un harki proche, Ahmed BOUADI a répondu au signal puisqu'il semblait provenir de l'embuscade. Les deux fells se sont approchés de lui. Il était allongé sur le sol à plat ventre, son fusil sous lui, attaché à son poignet par une chaînette pour éviter qu'on le lui arrache. Pratique très courante chez nos harkis. Ils se sont penchés sur lui en pointant chacun le canon de son fusil sur son visage et un lui a demandé "C'est qui toi ?" comme l'a traduit BOUADI. En arabe. C'était un fell. BOUADI a voulu dégager son fusil, la chaînette a tinté. Les deux fells ont dû sursauter et ont tiré en se relevant. Les balles sont passées de chaque côté de son visage et sont allées se planter dans le dos de GEGENE qui dormait pas loin de là, le tuant sur le coup. Les deux fells ont alors couru vers l'oued qui arrivait au confluent en sautant d'au moins 3 m au milieu des rochers. On a relevé leurs traces. Et tout le monde a disparu. Voilà l'histoire. Une faute grave suivi d'une succession de quiproquos.



Je revois encore BOUADI me racontant son histoire mélangeant berbère et français en truffant son propos de « J'ai la chance, j'ai la chance ». Il avait les yeux encore plus exorbités que d'habitude, hagards. Il ne tenait pas en place, gesticulait comme une marionnette, hébété par ce qu'il venait de vivre. Je le revois encore se tenant ahuri devant moi, mimant les canons des fusils avec ses deux index pointés sur ses yeux et s'écartant, aux coups de feu qu'il imitait, de chaque côté de son visage. Il se retrouvait dans un autre monde. Il ne s'en ai jamais vraiment remis. Mais ce n'est pas pour cela qu'il rechigna ensuite pour partir en opération. Ce qui ne tarda pas.



Quant à l'infirmier, PENAUD, il ne savait plus où se mettre. Il portait la responsabilité de ce drame. Les harkis le tenaient à l'écart. Bien sûr il n'était pas le seul à avoir failli à son devoir mais les harkis considéraient qu'ils n'étaient que de simples exécutants. Le Roumi, lui, commandait. Il devait donc être infaillible. Ils lui en voulaient. Peut-être pas à mort, quoique ! Je l'ai donc muté séance tenante à BOU ZEROU par précaution mais aussi pour qu'il ne mijote plus dans une ambiance pernicieuse. J'aurais l'occasion de reparler de lui très rapidement.



Pour l'autre vedette de cette tragédie, le capitaine de REBOUL, son temps à la compagnie était compté. Il nous a quitté après à peine six mois de commandement. Je ne connais pas la raison de son départ prématuré puisqu'il ne s'en est jamais ouvert à moi. Mais je pense que c'était une question de santé. Un problème vertébral. Il souffrait le martyre, notamment en Jeep avec les cahots provoqués par les pistes. Il sortait toujours avec une canne dont la poignée s'ouvrait pour donner un siège. Je me rappelle un jour où je l'assistais en opération. Il a déplié sa canne, l'a fichée dans le sol et s'est assis dessus. Mais la pente présentait un décrochement et comme il était juste sur le bord, la terre a cédé et il est tombé à la renverse un bon mètre plus bas sur le dos. Je me suis précipité pour l'aider à se relever, pensant au pire. Il s'est redressé et a repris sa position, sans un mot. Il ne se plaignait jamais. Il n'en demeure pas moins que son comportement était pour le moins bizarre.



Issu d'une vielle famille noble ne comportant en son sein que des militaires ou des ecclésiastiques, il vivait dans un autre monde. Il ne se confiait jamais ou à peine. En cas de conflit entre un harki et un appelé, il donnait toujours raison au harki. Même s'il avait tort. Aussi les appelés ne l'aimaient guère. Et pas davantage les harkis parce qu'ils ne pouvaient pas respecter un chef qui n'est pas juste. Il se mettait en colère quand un appelé criait « Vive la quille » ou tenait des propos équivalents. Il convoquait l'intéressé et le sermonnait. Pour lui cela ne pouvait que vexer les harkis et il développait alors une théorie qui se terminait immanquablement par une révolution communiste à PARIS. Je regrette d'avoir oublié son cheminement de pensée, apparemment fort logique au demeurant. Cela valait son pesant de cacahuètes. Ses réactions étaient parfois déplacées. Si le groupe électrogène tombait en panne, il n'intervenait pas pour obtenir une réparation rapide. Car, disait-il, il appréciait les repas pris à la lueur des bougies. Ce qui lui rappelait les dîners aux chandelles du château familial. Parfois aussi ses propos étaient surprenants. Le jour où je l'assistais en opération, deux T6 sont venus nous prêter main forte. Comme ils ne nous situaient pas sur le terrain, ils nous ont demandé de les guider sur nous et de leur donner le top quand ils passeraient juste au-dessus de nos têtes. Comme le premier T6 débutait une boucle manifestement trop large, j'ai entendu le capitaine dire : « Freinez dans le virage ». Le pilote a dû être surpris par cette injonction car il n'a pas réagi aussitôt. Cela a certainement déclenché une franche rigolade au mess le soir.



Par ailleurs il était impossible d'obtenir quoique ce soit de lui, même en le relançant continuellement, en insistant lourdement. C'est pourtant la règle qu'il appliquait vis-à-vis du bataillon. De guerre lasse, pour avoir la paix, le commandant lui accordait tout. Un jour je lui en ai fait la remarque. Pourquoi pas moi ? Il m'a répondu : « Oui, mais moi, je connais le coup ». Logique, non ? Son départ n'a pas désespéré ses hommes, moi compris.





           L'OUED KEBIR



J'escomptais, après cette tragédie, quelques jours de repos pour que chacun puisse recouvrer toutes ses facultés car le choc, compte tenu des circonstances, avait été rude. Et reprendre ensuite nos missions le plus rapidement possible pour de pas se démotiver. Les événements ont précipité les choses. Le 8, l'ordre tombait. Une opération « Secteur » était prévue pour le lendemain dans l'oued KEBIR avec toutes nos forces. Ce qui voulait dire harkis et GAD. Il nous restait à prévenir LARIOUDRENNE par l'intermédiaire de ceux qui travaillaient sur « leur » piste. Par le téléphone arabe, pardon, berbère. Comme partout dans le monde, les montagnards communiquent par la voix qui porte loin. Ce n'est pas discret mais c'est efficace. Et, en tout état de cause, l'objectif n'était pas dévoilé. Nous demandions une escouade pour TIGHRET et fixions rendez-vous au GAD, au COL, au lever du jour.



Vous me direz que malgré certaines défaillances de ma mémoire, je suis bien précis. Je dois vous avouer que le résultat de cette opération, ajouté à celui de l'embuscade réussie du 3, m'a valu une citation.



L'opération devait se dérouler à notre porte. Dans l'oued KEBIR. En Le-djebel-et-un-oued-pres-de-TIGHRET-phofait, l'oued qui sur les cartes d'état-major de l'IGN de 1958 prend sa source à proximité de 1040 et coule au pied de la ligne de la crête de BOU ZEROU. Mais sur d'autres cartes, notamment celles qui figurent sur le blog de Michel et sur la carte des sols d'ALGERIE de 1949, cet oued est appelé ES SEBT. Dénomination qui n'est reprise sur les cartes d'état major que pour la partie SUD-NORD de l'oued. Or, géographiquement parlant, le cours d'eau qui se jette dans la mer est un fleuve et par principe celui-ci hérite du parcours le plus long. Il y a donc là un hiatus. Mais ne soyons pas plus royaliste que le roi et gardons le nom officiel. D'autant que cela ne change en rien les événements.



Lors d'une opération, les ordres n'arrivaient qu'au dernier moment. De tout évidence pour éviter les « fuites » préjudiciables à son bon déroulement. Et encore ne s'agissait-il que des ordres intéressant l'unité concernée. Donc, si fuite il y avait à son échelon, il était impossible de se faire une idée d'ensemble de l'opération. Une unité n'était en fait qu'un simple pion sur un échiquier, qui était déplacé par « l'Autorité » en fonction du coup joué par l'adversaire. Et même sur le terrain, il était difficile de savoir ce qui se déroulait puisque les informations étaient rares. Nos liaisons radio pouvaient être écoutées par les fells grâce à de simples postes à transistors du commerce qui avaient été trafiqués. Le secret était de mise.



Le jour dit, après l'arrivée de l'escouade de garde, la harka a pris la piste pour LE COL où nous avons retrouvé le GAD. Et nous avons On-regagne-TIGHRET-photo-PICOLET.jpggagné notre position sur la ligne  de crête qui part de BOU ZEROU et aboutit au COL, à proximité de celui-ci, face au sud. Nous étions en bouclage. En fait nous contrôlions  la partie supérieure de la petite vallée de l'oued BOU DEFLOU qui se jette dans l'oued KEBIR. Les troupes ont donc été réparties en conséquence. L'opération devait être importante puisqu'elle bénéficiait de l'appui d'un PIPER, de deux T6 et d'un SIKORSKY blindé et armé, canon de 20 et mitrailleuses 12,7 jumelées. Sinon, nous ignorions tout du programme, quels étaient les participants et d'où ils partaient. Nous n'avons vu personne de toute la journée. Je ne comprenais d'ailleurs pas notre mission. Aucun fellagha censé n'aurait tenté de franchir cette ligne de crête car elle débouchait sur la cuvette au nord de BOU ZEROU dont il n'aurait pu ressortir. Nous avons attendu, attendu, dans une ignorance crasse.



À un moment, je ne me rappelle plus l'heure, nous avons noté une activité intense au fond de l'oued. Le PIPER en observation décrivait de grands cercles concentriques. Puis l'agitation s'est rapprochée de nous. Les T6 sont arrivés T6-en-vol--seul.jpgsuivis par le SIKORSKY. Un ordre nous a alors été donné de nous mettre en marche et de descendre en ratissant large. Objectif, une crête derrière laquelle des fellaghas se seraient repliés et dissimulés dans des buissons. Nous sommes donc descendus dans un oued sec et devions remonter l'autre versant sur environs deux cents mètres pour atteindre la crête. Soudain la chasse est arrivée en mitraillant l'autre versant de cette crête. Puis chaque appareil, l'un derrière l'autre a tiré deux roquettes. Nous les avons vu partir et filer vers leur cible. J'ai dû prier pour qu'elles restent bien de l'autre côté. Ma prière a été entendue mais nous n'en menions pas large. La montée était difficile car la pente était raide et le sol sans consistance. Les T6 ont eu le temps d'effectuer un deuxième passage avec les mêmes tirs et les mêmes angoisses pour nous. Alors nous avons atteint la crête Devant nous s'étalait une petite cuvette descendant vers l'oued KEBIR par un talweg broussailleux. La distance entre les deux crêtes latérales ne devait pas dépasser les 50 mètres. Les T6 ne pouvaient plus intervenir. Ce fut au tour du SIRKORSKY d'opérer. Au plus près. Il mitraillait le terrain manifestement pour empêcher les fells de se défiler. Un bruit assourdissant. Toute communication entre nous était impossible. Et il pleuvait des étuis de 12,7.



Alors que j'étudiais le terrain, j'ai eu une impression bizarre. Je connaissais cet endroit. Je n'avais plus besoin de carte pour savoir par où passer. Et pourtant, je n'y avais jamais mis les pieds à quelque titre que ce soit. Je n'ai jamais pu m'expliquer la raison de cette impression. La harka a repris sa progression avec le contingent le plus important dans la cuvette, les autres à notre droite et LARIOUDRENNE à gauche, en couverture. Ratissage traditionnel en « U » dans la cuvette. Dans le talweg, les PM pour un tir rapide et de près en retrait par rapport aux fusils sur les pentes. Nous contrôlions la situation. Le SIKORSKY continuait à cracher du cuivre pour nous appuyer.



Soudain, sur la crête opposée à celle sur laquelle je me trouvais, un fell a bondi tel un diable de sa boîte. En face et légèrement au dessus de lui, l'un de mes hommes. Le seul engagé de la harka. Il marchait en tête son Garand à la main. Il dominait le fell sur un rocher faisant marche d'escalier. Le fell a épaulé son arme, fait feu mais l'a raté. Il a réarmé, visé et tiré une nouvelle fois. Sans toucher sa cible. Pendant ce temps-là, mon engagé, EL GARI, très décontracté a épaulé tranquillement son arme. Je le voyais agir, je hurlais mais en vain du fait du bruit ambiant. Il ne m'entendait pas. Les deux canons étaient pratiquement bout à bout. Le fell avait à peine tiré son deuxième coup que EL GARI lui vidait son chargeur en pleine poitrine. Le fell a été projeté en arrière et a disparu dans les buissons. J'étais terrifié par la scène qui s'était déroulée sous mes yeux. Le ratissage s'est poursuivi et à nouveau des rafales. Mais des PM. Un autre fell avait été découvert dans un trou. Il n'a pas eu le temps de se rendre. C'était un adolescent qui devait avoir dans les dix-huit ans. Il n'était pas armé.



La progression a continué sans autre résultat. Il n'y avait plus personne dans ce talweg. Ou les informations étaient inexactes, ou les fells avaient pu s'échapper. Compte tenu des moyens mis en œuvre et de la configuration du terrain, je penche plutôt pour la première hypothèse.



Peu après notre progression a été stoppée. Et rapidement après, la fin de l'opération a été décrétée sans que le résultat des courses nous Fin-d-operation-retour-a-la-chambre-Photsoit communiqué. Nous pouvions rentrer chez nous. Nous avions récupéré arme, papiers et documents mais nous avons laissé les corps des fells sur le terrain comme d'habitude. Nous savions qu'ils seraient récupérés par leur compagnons d'armes. Nous ne ramenions le corps d'un fell que s'il avait été abattu sur notre domaine. C'était notre brêle qui servait d'ambulance. Comme un convoi arrivait ensuite de GOURAYA, nous leur confions la dépouille pour ne pas créer sur place un lieu de pèlerinage. Mais, même si je demandais un enterrement décent, je doute d'avoir été écouté. Il y a fort à parier que le corps était balancé dans un ravin, en cours de route.



Après cette opération, je me suis posé beaucoup de questions à propos de EL GARI. Comme je l'ai dit, c'était un engagé, un volontaire. Comme pour les appelés, il n'était pas originaire de la région pour éviter toute connivence avec les fells. Mais comme tout étranger, il était seulement toléré par les harkis. Sa froideur glaciale, son manque total d'émotivité m'interpellaient. Ce n'était plus du contrôle de soi mais une machine. En plus il buvait, de la bière, beaucoup pour un musulman, et il ne le supportait pas. Peu après cette opération, à TIGHRET, je l'ai entendu crier et, m'approchant, vu écraser des canettes vides sur la porte fermée du foyer. Il était en rage parce qu'il ne pouvait plus s'approvisionner. Je lui ai demandé de se calmer et de partir. Ce qu'il a refusé. Je l'ai donc chassé de la courette manu militari. Il est parti en me fixant avec des yeux plein de haine et en grommelant certainement des injures voire des menaces dans sa langue. Effectivement dans les minutes qui ont suivi, un harki est venu me dire qu'il avait pris son fusil. J'ai dit au harki de lui retirer son arme puisqu'il était ivre et de prévenir LOUMI de le surveiller.



LOUMI était un des premiers harkis, toujours un peu à l'écart car s'il était Berbère, il n'était pas du coin. Il m'était tout dévoué et pour moi faisait office d'ordonnance. En fait il lavait mon linge. Il buvait aussi, beaucoup, ce qui est interdit pour un Musulman. Quand il était ivre, il venait me voir en me disant : « Mon lieutenant, t'es comme mon père, bats moi. ». Et il le répétait, me suppliant, jusqu'à ce que je réagisse. Alors, je lui donnait une petite tape sur la joue ou un petit coup de poing sur l'épaule et je le bousculais un peu. Il partait heureux. Je lui avais donné l'absolution. Je me suis parfois demandé, s'il ne se tapait pas un petit canon pour finir de s'en remettre. Il m'a avoué, à MARTINEAU aussi, qu'il avait même mangé du cochon. Et pourtant, c'est lui qui a tenu le plus longtemps pour le jeune du Ramadan. Oh ! trois ou quatre jours, tout au plus. Aussi je doute fort que LOUMI et vraisemblablement d'autres harki, aient laissé EL GARI agir. Cela se serait très mal terminé pour lui. J'ai néanmoins gardé une arme à côté de moi pendant le déjeuner qui a suivi. Mais, je n'ai vu personne. Comme le commando de chasse du bataillon recrutait, je l'ai porté volontaire. Il a été accepté puisqu'il avait des références. Et je m'en suis débarrassé.




LIEUTENANT PASQUIER



Sur ces entrefaites, je suis parti à BOU ZEROU pour accueillir le nouveau commandant de la compagnie, le lieutenant Pasquier. L'antithèse du capitaine de REBOUL. De taille moyenne, d'un certain âge, un peu bourru, il ne laissait pas indifférent. Compte tenu de son âge; il devait avoir été admis à STRASBOURG pour passer officier. C'était un baroudeur et il l'a démontré par la suite. Personnellement, je me le représentais, arpentant à la tête de ses H'MONGS, les rizières et les forêts des montagnes du NORD TONKIN. Un Le-Lt-PASQUIER-le-chauffeur-et-PICOLET-Jremake de la 317ème  section. Ce n'était pas un officier à retirer ses barrettes en imaginant passer inaperçu en opération comme j'ai pu le constater. Certains se contentaient d'arborer un petit carré de tissu accroché à un bouton de la veste de leur treillis. D'autres, absolument aucun signe distinctif. Et ce n'était pas par modestie. Ils pensaient certainement éviter d'être la cible privilégiée d'un fellagha. Mais il ne faut pas prendre les fells pour des imbéciles. D'un simple coup d'œil, de fort loin, il détectaient le Roumi à sa démarche. Ensuite celui qui donnait les ordres et était suivi par un poste radio modèle C10. Ils ne pouvaient pas se tromper. Cette dissimulation ne servait à rien sinon à donner une piètre idée de lui à ses harkis. J'ai toujours porté ma barrette, fièrement. Mais je n'en tire pas gloire. Je n'étais pas le seul.



Je ne sais pourquoi, mais le courant est bien passé entre nous. Nous nous sommes toujours parfaitement entendus. A un point tel que, sur la fin de mon séjour, il m'a rapatrié à BOU ZEROU. J'y reviendrai. Et en attendant, il m'a prêté un de ses pistolets personnels. Un Colt modèle 1911A1, du 11,43. En me précisant que c'était toujours utile d'en avoir un sur soi. Il devait parler d'expérience. Je l'ai conservé précieusement jusqu'à mon départ, mais je n'ai jamais eu à m'en servir.



Et il était chanceux avec ça. A peine installé à la compagnie qu'il apprend, je ne sais comment, que des fellaghas étaient cachés dans une grotte proche de LOUDALOUZE. Son sang n'a fait qu'un tour et aussitôt un convoi a été organisé pour s'y rendre. Je ne sais s'il était encore sur son secteur, la SAS n'en faisant pas partie, mais il pouvait toujours invoquer un droit de suite. Comme il fallait faire vite, avec un résultat positif, tout était possible. Au besoin, il aurait fait son mea-culpa et été pardonné.



TIGHRET, bien évidemment, ne participait pas à cette opération parce que nous n'étions pas concernés. Ou à peine. Mais nous en avons suivi les péripéties en direct par les tours radio de BOU ZEROU et de TIGHRET qui couvraient l'événement. Sitôt sur place, le lieutenant a fait boucler la grotte. Mais encore fallait-il vérifier qu'il y avait toujours quelqu'un à l'intérieur. Comme l'entrée était un boyau, il fallait un volontaire, de petite taille pour se glisser à l'intérieur à quatre pattes. C'est PINAUD, l'ancien infirmier de TIGHRET, qui se proposa. Peut-être voulait-il expier la faute de l'embuscade de BENI ALI. Qui sait ? Quoiqu'il en soit, à peine avait-il pointé son nez dans l'ouverture qu'il recevait une décharge de ce qui aurait dû être des chevrotines en pleine figure. Heureusement pour lui, il n'a été que légèrement blessé en raison de la mauvaise qualité de ces munitions de fabrication locale. Mais il faut néanmoins reconnaître le courage dont il a fait preuve et il est remonté dans l'estime de beaucoup. Comme il n'était pas possible d'aller les chercher, il fallait les débusquer. Le lieutenant a fait appel au bataillon qui lui a envoyé une équipe de spécialistes avec le matériel adéquat pour les traiter au gaz lacrymogène. Il a fallu deux jours pour arriver au résultat souhaité. En précisant que si les fells ont tenu aussi longtemps c'est parce que ce n'était pas une grotte hermétiquement close mais plutôt un empilement de roches avec de nombreuses ouvertures qui facilitaient l'aération mais ne permettaient pas le passage d'un homme.



Les fells se sont battus entre eux. Ceux qui voulaient se rendre et ceux qui ne voulaient pas. Celui qui était armé d'un fusil de guerre et pour la reddition a fait feu en pleine poitrine de celui armé d'un fusil de chasse et contre. Ils sont ensuite tous sortis. Une équipe banale avec deux fusils mais le fusil de chasse trahissait déjà un combattant de second ordre et quelques non-combattants dont un adolescent. De la broutille certes mais bien en phase avec notre mission de créer une insécurité permanente pour les fells et d'affaiblir leur potentiel. Celui qui avait été gravement blessé, un chibani, est décédé lors de son transfert à l'hôpital. Il faut reconnaître qu'il avait aussi été sérieusement gazé en tentant de plier le tuyau d'arrivée pour l'obstruer. Pour le lieutenant, c'était une excellente prise de contact et pour la compagnie un bon résultats après plusieurs mois décevants. Mais le lieutenant n'allait pas en rester là, comme il le démontrera plus tard.




LE PUTSCH



Le 22 avril 1961, à l'ouverture des réseaux radio, la nouvelle tombait. Des généraux, appuyés par le 1er REP, s'étaient emparés du pouvoir à Alger pendant la nuit. Le commandant du secteur de CHERCHELL,le colonel de LASSUS SAINT-GENIES, nous signifiait sans ambages que « nous restions dans la légalité ». Il s'est dit que le colonel était un proche de la famille DEBRE. Je n'en sais absolument rien. Sinon que le professeur Robert DEBRE lui avait sauvé la vie en 1945 alors qu'il était grièvement blessé. Les ordres étaient tout aussi clairs. Les troupes étaient consignées dans leur casernement, les permissions suspendues et toute circulation interdite sur les pistes. Ce fut la consternation générale. Appelés et harkis.



La piste GOURAYA-BOU ZEROU coupait les « prétendues » défenses du fort. Et bien que j'aie douté que quiconque vienne troubler notre tranquillité dans ce trou perdu, pour respecter les consignes, j'ai fait placer un FM en batterie à la seule meurtrière qui faisait face à la piste. C'était plus décoratif que dissuasif car n'importe quelle 12,7 aurait haché menu cette position. Mais ce qui nous inquiétait, nous les appelés, c'était les réactions des harkis. Qu'en pensaient-ils, eux, de ce putsch ? Car, une Algérie française, beaucoup n'en demandaient pas plus et ils avaient tout à craindre d'une Algérie algérienne aux mains du FNL, leur ennemi héréditaire. Aussi la nuit étant plutôt mauvaise conseillère pour une troupe susceptible de déserter, j'ai Une-partie-de-tarot-a-TIGHRET-photo-PICOdécidé que les appelés veilleraient jusqu'au matin 5 heures, qu'ils prendraient un peu de sommeil jusqu'à 8 heures et reprendrais du service jusqu'au soir avec une petite sieste réparatrice. Comme il fallait bien s'occuper, nous avons décidé de jouer aux tarots en intéressant la partie. En attendant la suite des événements. Ce fut la plus mémorable partie de cartes que j'ai connue puisqu'elle dura jusqu'à la reddition des putschistes. En buvant moult et moult bières…



A un moment que je ne situe plus dans le temps, il a été décidé en haut lieu de constituer, avec des appelés, des unités d'intervention qui seraient dirigées sur ALGER. Je ne sais plus si c'était pour en chasser les mutins ou pour prendre leur relève après leur départ. C'est, chez nous, MARTINEAU qui a été désigné. Mais je n'ai jamais su quels avaient été les critères de la sélection. Ce qui fut sans importance puisqu'il refusa. Le sergent-chef BOURDON le prit très mal et lui colla un motif pour refus d'obéissance et en punition le désigna pour la prochaine embuscade comme si ce type d'opération était une sanction. J'aurais l'occasion d'y revenir.



Il n'en demeure pas moins que ces unités composées de bric et de broc étaient une manifeste stupidité. Et c'est un euphémisme. Même s'il ne s'agissait que d'un simple maintien de l'ordre a posteriori. Comment être efficace avec des hommes de toutes origines qui ne se connaissent pas et qui n'avaient encore jamais vu leur chef. Si cela était justifié, il fallait prélever des sections complètes. Mais cela aurait été difficile au 1/22, car des harkis débarquant à ALGER, cela aurait fait désordre. Il n'est pas certain que ces sections n'aient jamais atteint ALGER.



Mais, ce qui est sûr, c'est que ce 21 avril a marqué le commencement d'une nouvelle ère. Nous avions connu la période avant le putsch. Nous allions vivre, celle d'après, avec un changement profond des mentalités.



Et il y eu pour moi un effet collatéral comme on l'écrit de nos jours. Ma femme avait décidé de passer des vacances à GOURAYA pour se retrouver près de moi. Elle avait effectué toutes les formalités et obtenu son autorisation. Bien évidemment, j'en avais parlé au commandant LEDOUX qui n'y était pas opposé. Tout en m'informant que je ne pourrais pas bénéficier d'un régime de faveur. Le service passant avant tout. Il était néanmoins tout disposé à me muter à la 2e cie installée tout près de GOURAYA. Malheureusement (ou heureusement, qui sait…), avec le putsch, toutes les autorisations ont été suspendues. Quand l'interdiction a été levée courant juin, c'était trop tard puisque, mi-août, je devais quitter définitivement l'ALGERIE.




LA PISTE DES CRÊTES



Avec le retour, au moins en apparence, à la normale, les activités militaires ont repris. Et TIGHRET a, de nouveau, été mis à contribution par le Secteur. Mais l'opération devait se dérouler hors de celui du bataillon et sans lui, TIGHRET, mis à part. Certainement parce que nous étions les plus proches voisins et que notre arrivée, à contre-courant, ne serait pas attendue et créerait la surprise.



La piste sommitale TAMZIRT-1040, limite SUD du secteur de BOU ZEROU était carrossable. A deux ou trois reprises, j'ai vu des véhicules l'emprunter en raison du panache de poussière qui était soulevé. Une véritable queue de comète comme je l'ai déjà écrit. Mais ce n'était qu'un tronçon. Au-delà de 1040, je n'ai aucune information à ma disposition. Vers le SUD, ce n'était plus notre secteur. Vers le NORD, entre BOU ZEROU et TAZZEROUT, je ne l'ai jamais utilisée. En effet, lorsqu'il y avait une opération sur 1040, c'est le lieutenant qui passait par là. La harka de TIGHRET arrivait par l'EST, la trajectoire la moins longue. Légèrement derrière et en dessous de cette crête, il y avait un poste d'artilleurs, plein sud par rapport à BOU ZEROU. Par contre nous ne savions pas comment il était desservi.



A l'EST de TAMZIRT, la piste bifurquait. Au SUD-EST, en terra incognita, puisqu'elle était hors secteur et vraisemblablement pour beaucoup d'autres unités en raison de la configuration du terrain. Mais aussi vers l'EST en direction d'une position tenue par le RTA basé à NOVI. Ces pistes avaient dû être ouvertes en 1958 (puisqu'elles ne figuraient pas sur les cartes de l'IGN de 1958 dressées à partir de relevés de 1957) pour répondre aux besoins du « quadrillage » mis en place par le colonel TRINQUIER et poursuivi par le plan CHALLE. Ces pistes étaient des pénétrantes destinées à faciliter le déplacement des troupes. Mais, lors de mon séjour, elles n'avaient plus grand intérêt stratégique en raison des faibles moyens dont disposait la rébellion. Et aussi parce qu'elles avaient été coupées par les fellaghas.



Sur les crêtes, ce n'était pas possible, parce qu'elles avaient été tracées sur des reliefs pratiquement plats. Mais sur les voies d'accès, Survol-en-helico-a-l-est-de-TIGHRET-photles termes du problèmes étaient différents. Elles avaient été ouvertes au bull sur le flanc souvent en pente forte des djebels. D'un côté c'était le vide, de l'autre une paroi verticale de 2 à 3 m de haut. Un véhicule ne pouvait donc pas quitter la piste. Les fells en profitaient. Ils ouvraient une tranchée sur la moitié de la pente et débouchant sur le vide ce qui facilitait l'évacuation des déblais. Avec des dimensions de 1,5 m de large et 1 de profondeur, aucun véhicule à roue ne pouvait passer. Bien sûr, elle pouvait être comblée mais ces travaux prendraient du temps. Et d'autant plus que de telles tranchées se succédaient de nombreuses fois En tout état de cause, lors d'un opération, l'effet de surprise n'était plus possible. Et quant à les combler par avance, ce n'était pas envisageable. Les fellaghas ainsi prévenus auraient tout déménagé.



Au jour dit, la harka s'est mise en route, CHERIFI et son compère en tête, à la tombée du jour. Une fois dans l'oued, nous avons attaqué le djebel au SUD-EST de TIGHRET. Une bavante, comme disent les alpinistes, dès les premiers mètres. Et ce jusqu'à la piste sommitale, sans le moindre faux-plat, par un sentier, en lacets, étroit et caillouteux. De temps en temps quelques minutes d'arrêt pour reprendre notre souffle sans nous refroidir. Au sommet, j'ai compris pourquoi, lors de la « nomado » l'Ecole de CHERCHELL n'avait pas osé nous la faire gravir, cette pente, et avait préféré l'héliportage. Comme je n'étais jamais monté aussi haut, je n'avais pas envisagé pareille difficulté. Mais, du coup, j'ai eu une certitude. Les fellaghas ne devaient pas l'emprunter souvent, eux non plus.



Nous avons passé de très longues heures sur ce sentier. Une grande partie de la nuit. Nous avons atteint la piste fourbus, lessivés. Il nous fallait maintenant gagner notre position. Encore quelques kilomètres de marche mais au moins sur terrain plat. Cette piste, je la connaissais pour l'avoir parcourue lors de la « nomado » de CHERCHELL, jusqu'au bout, y compris la montée coupée. Pas de difficultés mais recouverte d'une couche d'au moins 5 cm de poussière de la consistance d'une poudre de riz utilisée par les femmes pour leur maquillage. A chaque fois que l'on posait le pied sur le sol, les interstices entre les crampons de la semelle des rangers provoquaient des geysers du plus bel effet. La marche en était d'autant plus silencieuse mais la poussière desséchait la bouche, la gorge, le nez. L'eau devenait une obsession, d'autant qu'il n'y avait pas de sources à proximité.



Les premiers rayons du crépuscule perçaient à peine à l'EST, CHERIFI s'est arrêté, suspicieux. Un tas de branchages absolument secs barrait la piste et les bas-côtés. Apparemment, ne relevant rien d'inquiétant, il reprend sa marche. Il avait à peine fait craquer quelques brindilles que nous essuyons deux coups de feu d'un fusil de chasse à quelques mètres de nous. Puis deux autres coups encore, de l'autre côté de la ligne de crête toute proche. La harka n'a pas riposté car cela n'en valait pas la peine. Les harkis, comme les fells sont économes  de leur munitions. Et sans un mot, ils se sont accroupis pour offrir la cible la plus faible. Mais, en même temps, une rafale de PM et non maîtrisée a retenti. Un mauvais réflexe d'un harki paniqué parce qu'il sommeillait certainement en marchant. Et entre les jambes de MARTINEAU qui était devant lui.



Un rapide examen de la position, nous a montré un poste de chouf du même côté que nous. Donc une intrusion éventuelle était attendue de l'autre côté. Le chouf devait dormir puisqu'il a réagi au craquement des brindilles. Réveillé eu sursaut, il a dû voir une colonne d'ombres devant lui et il a tiré dans le tas ne touchant personne. Il s'est enfui et a basculé dans la descente en renouvelant son alarme. Deux autres coups. En perdant une de ses cartouches de fabrication locale, ce qui nous a démontré qu'elles ne valaient rien. Quant au harki, il avait commis une faute grave. Seuls les éclaireurs avaient leur PM approvisionné et armé. Les deux PM suivant étaient approvisionnés mais non armés. Une mesure de sécurité. Derrière les porteurs de PM devaient même conserver leur chargeur rabattu sous le canon. Pour les fusils, un chargeur é

tait engagé mais non armé. Le harki fautif s'est vu retirer son PM, remplacé par un Garand non approvisionné. Pour un harki, une sanction terrible. Une déchéance. Une véritable dégradation sur le front des troupes. Mais rien à dire, la règle était connue de tous. Quant à MARTINEAU, il lui a fallu bon un moment pour se remettre de ses émotions. Par ailleurs, plus question d'effet de surprise. Compte tenu du chant du PM, les fells savaient maintenant à quoi s'en tenir. Donc pas question d'envisager une fuite par cette crête.



Nous avons ensuite continué notre progression. Deux ou trois km plus loin, nous étions en place et avons aménagé nos positions du bouclage. Il ne nous restait plus qu'à attendre les ordres. Comme les hommes étaient épuisés, je leur est conseillé un petit somme car la journée risquait d'être pénible. Des sentinelles ont été mises en place et comme je me sentait en pleine forme, j'ai décidé d'assurer la veille radio. Il devait être dans les 8 heures.



A un moment, j'ai entendu un « Pelouse Blanc 10, comment me recevait vous ? Parlez » répété à plusieurs reprises en continu. J'ai répondu en regardant l'heure. Il était 11 heures. Je m'étais endormi aussi. On cherchait la harka depuis plus d'une heure. Le PIPER qui couvrait l'opération aussi. En vain. Mes harkis avait une bonne formation acquise dans une autre vie. En désespoir de cause, une autre section avait été envoyée à notre place. Je ne me suis pas démonté et j'ai affirmé avec aplomb que notre C10 était HS depuis le lever du jour, en raison sans doute de l'humidité de la nuit. C'était une panne tellement fréquente qu'elle ne prêta jamais à discussion. Mais maintenant, c'était à nous de nous mettre en marche pour ratisser un oued en partant de cette ligne de crête. Mais j'en ai tiré une leçon, la harka pouvait se fondre dans la nature et devenir invisible en opération. Un sujet de satisfaction même si, comme me l'a rappelé un jour un pilote de T6, c'est le mouvement qui trahi. Un oiseau qui bouge dans un buisson est parfaitement vu du ciel. Un fell qui ne bouge pas dans ce même buisson, n'est pas vu.



Nous avons donc repris la piste pour gagner notre nouvelle base. de départ. Le ratissage a aussitôt commencé avec une disposition en « V » en descendant. Le talweg était relativement étroit et le fond planté de lauriers. Les harkis, en avant sur les pentes devaient d'autant plus rester sur leur garde pour protéger leurs camarades en retrait au fond. Nous avions à peine atteint les lauriers que ce fut la panique. Un énorme sanglier en sortit et nous chargea. Les harkis s'évanouirent dans la nature. Ils revinrent aussitôt après tout penauds. Je leur ai dit en me moquant que je n'avais plus besoin d'eux car pour traquer les fellouzes, une harde de sangliers me suffirait. Il n'étaient pas fiers mais le cochon chez eux déclenchait une peur irraisonnée.



Avant les événements, les sangliers étaient abondants puisqu'ils étaient peu chassés. Mais depuis un an ou deux, ils étaient victimes de la peste porcine. Ce sanglier est d'ailleurs le seul que j'ai vu vivant durant tout mon séjour en AFN. Il m'a été donné d'en voir un second mais ce n'était plus qu'une charogne lavée par un filet d'eau, ce qui restait de l'oued ES SEBT. C'était le matin du deuxième jour de la « nomado » de CHERCHELL lorsque nous nous dirigions vers la zone d'héliportage. Pourquoi est-ce que je vous rapporte ce fait ?. Tout simplement parce que nous avions rempli nos bidons d'eau, car nous en manquions terriblement, en aval de cette charogne? Et nous en avions déjà bu. Nous avons tous eu un haut-le-cœur, mais personne n'a vidé ses bidons pour en reprendre en aval. Nous avions bien mis les cachets réglementaire de purification. Mais quand on meurt de soif, il est impossible de secouer le bidon pendant un quart d'heure puis de laisser reposer ensuite une demi-heure. Généralement on absorbait le tout immédiatement en disant que ça remuera bien dans notre estomac. Et le plus incroyable, c'est que personne n'a été malade.



Pour en revenir à notre opération, la fin de la partie a été sifflée peu de temps après l'épisode du sanglier. Ce fut un bide complet.




       A suivre.


     J.C. PICOLET



 

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26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 13:32

AFFECTE AU 22ème R.I.  2ème Partie
 


 

    BENI ALI


 

Jusqu'à mon dernier souffle, je ne pourrai oublier le douar de BENI ALI. Un souvenir cauchemardesque. J'en suis encore à me demander comment j'ai pu en revenir. Et moi plus que tout autre. Je vais m'en expliquer.


 

Je suis resté basé une quinzaine de jours à la compagnie pour que je puisse faire connaissance avec mes hommes et me mettre dans l'ambiance. Mais il ne me fut pas possible d'organiser, ne serait-ce qu'une sortie sur le terrain, une simple promenade de 1958-BOU-ZEROU-Boulangerie-et-bureau-Offsanté, pour me permettre de commencer à les prendre en main et eux s'habituer à moi. Ce séjour à BOU ZEROU ne fut guère plus qu'une période d'acclimatation. Lorsque le lieutenant, qui apparemment avait d'autres soucis en tête, jugea ce temps suffisant, il me confia ma mission. Je devais me rendre à BENI ALI, m'y installer et mener à bien, enfin, le regroupement de la population.


 

Ce douar, de toute évidence, était pro-fellaghas et devait les aider dans leur logistique, d'autant mieux qu'il était situé près des pistes menant de la zone interdite au marché de GOURAYA. On pouvait donc penser, sans fabuler, que les rebelles s'y reposaient et y trouvaient toute l'assistance dont ils avaient besoin. Lorsque le regroupement des populations avait commencé, profitant de leur isolement, les habitants étaient restés réfractaires aux ordres. Pas officiellement, bien évidemment, mais ils traînaient tellement les pieds que rien ne bougeait. Seules les mechtas très excentrées avaient été abandonnées. Aussi, il avait été décidé au Secteur de changer de vitesse. Deux ou trois maçons de GOURAYA avaient été envoyés sur place pour construire les nouvelles mechtas, à ses frais, et dès qu'une était terminée, elle devait être occupée. Un vœu pieux. Dura lex sed lex. C'est moi qui devait la faire appliquer sans discussion possible. Et les mechtas abandonnées devaient être détruites au fur et à mesure. Il va sans dire que BENI ALI n'avait pas de GAD et ne fournissait aucun harki. La résistance passive en quelque sorte.


 

Un après-midi, la 2ème  section fut embarquée sur les camions de la compagnie, direction : BENI ALI. L'aventure commençait. Comme ce douar ne bénéficiait pas d'une piste carrossable, nous devions être déposés au plus près, c'est à dire au col situé sur la piste de BOU ZEROU à TIGHRET. Cette piste longue d'une bonne dizaine de kilomètres se divisait en deux tronçons. Le premier représentant les trois-quarts de la distance était situé sur le versant nord du djebel de BOU ZEROU. Le tracé en était pratiquement plat mais très sinueux. Et très dangereux du fait de la végétation qui jouxtait la piste. J'en ai déjà parlé. Le deuxième, situé sur le versant sud, quasi-désertique, du piton 844 était moins tortueux mais plus pentu. Entre les deux, un col. Pour la compagnie , c'était « LE COL ». Le terme géographique était devenu un nom propre tellement il semblait significatif, même s'il n'était pas le seul dans notre secteur. Pour les radios, c'était bien évidemment « CHARLIE OSCAR LIMA ». C'est là que nous fûmes largués. Pour rejoindre BENI ALI, il nous restait à parcourir un chemin muletier de 3 km environ. Après un petit raidillon, la piste descendait en pente relativement douce en contournant le djebel GOURAYA par l'EST. Elle débouchait sur le haut du village mais se poursuivait jusqu'à LARIOUDRENNE, 4 km environ plus loin vers l'OUEST.


 

BENI ALI était un petit douar situé sur la pente nord du djebel. Le regroupement avait été installé en haut du village. Une huitaine de mechtas avaient déjà été construites mais seules 3 ou 4 étaient occupées. Elles étaient bien alignées, au carré, un vrai camp romain. Cela devait plaire à un esprit militaire mais certainement pas aux autochtones. Si elles étaient construites de manière traditionnelle, elles ressemblaient plus à une construction européenne qu'à une mechta. Et chaque famille n'en disposait que d'une seule. Le reste du douar était dispersé alentour dans la plus totale confusion avec de Une-mechta.jpgpetits ensembles regroupés dans une quasi-intimité et nettement séparés les uns des autres. Deux mondes s'opposaient. Ce que l'on attendait de nous n'était pas évident. D'autant que la superficie occupée par le village n'était pas de taille exceptionnelle. Ce regroupement ne me semblait pas s'imposer. Mais, je n'étais pas là pour discuter les ordres.


 

J'ai fait quérir le chef du village. Il s'est présenté sans aucune difficulté, plutôt conciliant, du moins en apparence. Je l'ai informé de notre mission.


 

LE CAMP

 

Dans ma naïveté de « tout jeune » chef de section, j'avais imaginé que si la compagnie nous expédiait en ces lieux, c'est qu'elle y disposait d'un petit poste avancé que nous n'aurions qu'à nettoyer et occuper. Lorsque j'ai demandé où nous allions nous installer, j'ai lu un grand étonnement dans les yeux de mes vis-à-vis. Nenni. Il n'y avait rien. Ce qui m'interloqua. Et je me suis longtemps interrogé sur l'honnêteté intellectuelle de mon supérieur hiérarchique. Dormir à la belle étoile ne me déplaisait pas outre mesure. Même durant mon séjour à CHERCHELL, j'y avais eu droit. Cela m'est aussi arrivé de très nombreuses fois par la suite. Mais je n'ai jamais eu pour habitude de laisser mon adresse.


 

Il nous fallait donc trouver un toit, d'autant que nous n'étions pas de passage. Une rapide reconnaissance sur le terrain m'a apporté la solution. Un marabout situé un peu à l'écart du douar sur une petite ligne de crête bien dégagée. C'était un modeste bâtiment Petit-Marabout.jpgen dur peint en blanc avec un toit en tuiles avec du côté de l'entrée une petite galerie protégée par un auvent. Il ne possédait qu'une ouverture, la porte d'entrée qui débouchait sur une salle carrelée. Sur la droite légèrement surélevée, la tombe du saint homme. Il devait être aimé pour disposer d'un tel tombeau. En outre, il devait être apprécié puisque sa tombe était surmontée d'une structure en bois recouverte de multiples coupons de tissus multicolores. Il était surtout adoré par les femmes en mal d'enfant qui, satisfaites, décoraient sa tombe.


 

J'ai donc décidé que nous lui tiendrions compagnie. Je dormirais sur sa gauche, le côté du cœur, où je pouvais disposer d'une place. Mon adjoint et le radio de l'autre côté. Mais la pièce ne pouvait accueillir tous les harkis. Ils seraient donc répartis entre cette salle et la galerie. Quelques uns durent même coucher à la belle étoile faute de places suffisantes ailleurs. Inutile de vous dire que la nuit ne nous a pas apporté le repos espéré.


 

Une fois levés nous devions nous rendre à TIGHRET qui servait de base de ravitaillement. Une piste de 3 km environ y menait. Mais comme elle n'était plus utilisée, sur un bon tiers du parcours, la végétation l'avait presque fermée. Nous passions en force. Un véritable coupe-gorge. A chaque passage nous la dégagions un peu. Mais elle est toujours restée excessivement dangereuse. Avec le premier voyage nous avons rapporté nos provisions y compris du pain frais, puisque le fort disposait d'un boulanger, des jerricanes pour l'eau, un peu de matériel de cuisine et de quoi transporter tout cela, une brêle. Trajet aller-retour 3 heures à effectuer tous les 4 jours.


 

La section était composée de deux bonnes douzaines de harki et de deux appelés ADL : DAVID, mon second, et DELIAS, le radio. Pour TIGHRET, compte tenu de la dangerosité de la piste, il fallait mobiliser la moitié de l'effectif. Mais ce n'était pas la seule corvée qui nous incombait. Comme il n'y avait pas de source à proximité immédiate, nous devions nous rendre à un point d'eau situé à une petite demi-heure de La-cavalerie-de-TIGHRET-photo-Georges-MAmarche. La brêle était de service pour transporter une batterie de jerricanes avec en protection une équipe. Et ceci deux fois par jour au moins. Il fallait bien que tous puissent boire, faire un brin de toilette. Sans oublier la cuisine. Mais pour celle-ci, des corvées de bois étaient aussi organisées toujours avec la brêle et une forte équipe car nous devions nous éloigner davantage en direction de TIGHRET, les gens du cru ne nous ayant pas attendus pour ratisser les abords immédiats. Comme la brêle n'avait pas grand-chose à se mettre sous la dent, nous devions l'emmener paître, là où poussait encore quelques brins d'herbes. Ce que nous rapportions de TIGHRET, un peu de paille et d'avoine, ne lui suffisait pas. C'était encore des hommes immobilisés. Si nous comptions les patrouilles et la surveillance des travaux du regroupement, nous passions La-lessive-a-BENI-ALI-photo-Georges-MARTnotre temps en corvées diverses, d'une utilité plus que douteuse, militairement parlant, j'entends.


 

Mais tout cela n'était rien en comparaison de notre problème majeur, celui de la sécurité. Nous étions entassés comme des cornichons dans un bocal, sans la moindre protection, à la merci de n'importe quel péquin armé traînant ses savates à proximité. De quoi faire un joli carton. Malgré mes demandes réitérées, la compagnie ne bougeait pas. Afin de délimiter notre territoire, nous en avions été réduits à poser à même le sol quelques bouts de fil de fer barbelés. C'est comme si nous avions tracé un cercle magique sur le sol pour nous protéger des maléfices de nos adversaires. Nous jouions du HARRY POTTER avant la lettre. Mais ça marchait, tout au moins avec les civils de BENI ALI. Aucun, venant nous voir, ne franchissait la limite virtuelle sans y avoir été invité. Mais, il fallait être particulièrement croyant, avoir la foi du charbonnier, pour imaginer que notre Dieu avait pris en charge notre protection. Inch Allah ! Je vivais dans l'angoisse et je m'étais juré de m'en ouvrir à la première occasion au commandant LEDOUX. Mais je n'aurais jamais pu imaginer dans quelles circonstances cela serait possible. Et pourtant…


 

EVASAN

 

Un samedi, au matin, vers la fin septembre, je me rappelle du jour de la semaine mais pas du quantième du mois, j'ai ressenti des sensations bizarres mais que je reconnaissais pour les avoir vécues dès ma quatorzième année au moins. Cela me saisissait de temps à autre, sans aucune régularité. Plusieurs médecins s'y étaient cassés les dents. Aucun n'avait trouvé la cause et aucun traitement n'avait démontré une quelconque efficacité. Sentant que la crise approchait, j'en ai averti DAVID et lui ai annoncé le programme. Ma température allait monter rapidement pour dépasser la barre fatidique des 40°. Pendant une bonne douzaine d'heures, je resterais dans un état semi-comateux. Puis, doucement, ma température allait baisser et revenir à la normale. Et ce serait fini, jusqu'à la prochaine occasion. Il ne devait donc pas s'inquiéter et, seulement s'armer de patience. Puis je me suis couché et j'ai perdu toute notion de mon environnement.


 

À un moment, j'ai senti que quelqu'un me secouait comme un prunier. C'était DAVID qui tentait de me réveiller. Il voulait m'informer que le bataillon envoyait un convoi avec le médecin pour me récupérer au col. Il me demandait si je pourrais m'y rendre. J'ai appris plus tard que mon adjoint avait pris peur, peut-être parce que je ne surnageais pas aussi vite que je l'avais laissé espérer. Il avait expliqué mon cas d'où ce convoi sanitaire. Je me suis donc péniblement levé et mis en route, en titubant quelque peu néanmoins, avec une escouade de protection. Mais nous n'avions pas parcouru plus du tiers du chemin, que le contre-ordre nous parvenait. Il était impossible de faire l'aller-retour avant la tombée de la nuit. Les risques étaient donc trop importants pour l'ensemble du convoi. Il me fut demandé de faire demi-tour et d'attendre l'arrivée d'un hélico que le bataillon avait mandaté. Il n'y avait aucun problème pour moi puisque plus le temps passait, plus je me sentais bien. La crise était derrière moi. Tout allait pour le mieux. Comme je l'avais prévu.


 

Une petite heure à peine après la tombée de la nuit, la tour radio de TIGHRET, nous informa de l'arrivée imminente de l'hélico. Effectivement, nous entendîmes bientôt le helico-en-approche.jpgbruit de son rotor. C'était un SIKORSKY. Nous prîmes contact avec lui sur son canal par le message traditionnel « Ventilateur de Pelouse Blanc 20, comment me recevez-vous ? Parlez ». Le contact fut établi. Il nous fut demandé les coordonnées de la DZ. Il n'y en avait pas, de DZ. Seulement une langue de terre à peu près plane, guère plus grande que l'hélico, sur une ligne de crête. Alors, il nous fallait baliser ce point. Mais, nous ne disposions pas du matériel adéquat. Il était en outre impossible d'allumer des feux qui auraient été aspirés par les pales. Nous ne disposions que de lampes de poche mais même en les agitant au-dessus de nos têtes, elles demeuraient invisibles de l'hélico. L'agacement commençait à percer dans leurs propos. Le pilote a donc pris la décision de se poser au phare de bord. Nous fûmes chargés de le diriger jusqu'à ce qu'il soit positionné sur la bonne place. Alors la descente commença. Exercice très périlleux puisque, nous l'avons appris plus tard, surtout en pleine nuit, le pilote apprécie très mal la distance jusqu'au sol.


 

Au cours de la descente, nous avons eu l'impression que l'hélico avait été repoussé brusquement par un violent coup de vent. Il perdit de l'altitude, fort heureusement du côté du vide. J'en fus terrifié. Le pilote réussit à remonter l'appareil et après de nombreuses difficultés à le poser au bon endroit. Nous avons recommencé à respirer. Mais nos surprises n'étaient pas terminées. Il nous fut demandé où était le lieutenant gravement blessé dans une embuscade. Je me suis approché en expliquant qu'il n'y en avait pas. Nous étions en plein imbroglio. Et le ton montait. J'ai expliqué ce qu'il en était. Je me suis fait remonter les bretelles et il me fut déclaré que, puisqu'ils étaient venus chercher un officier, ils m'emballaient. Je ne sais si les propos s'étaient trouvés déformés en cours de transmission, peu vraisemblable, ou si le bataillon avait un peu forcé la dose pour obtenir un héliportage, de nuit, un dimanche. Quoiqu'il en soit, le voyage jusqu'à leur base d'ORLEANSVILLE se déroula dans un silence glacial.


 

A l'arrivée, une ambulance m'attendait. Je suis descendu sur mes deux jambes devant les infirmiers sidérés. On m'emballa à nouveau et je me suis retrouvé dans le bureau du chirurgien de garde. C'était un lieutenant « 2 barrettes » qui faisait son temps lui aussi. Il ne me cacha pas que l'équipe de l'hélico étaient furieuse à cause de cette mascarade qui avait failli leur coûter la vie. Il ajouta que c'est moi qui en ferais les frais même si je n'y étais pour rien. Je lui est donc raconté toute l'histoire dans ses moindres détails. Je le sentais attentif à mes propos et désireux de m'aider à sortir de ce guêpier.


 

Il commença par m'ausculter, par me palper. Il devint même familier mais ne découvrit rien. Il réfléchit longuement et me dit « Comme tu n'as pas été opéré pour une appendicite, est-ce que tu serais d'accord pour que je te l'enlève ? Comme cela, je pourrais te sauver la mise ». J'ai accepté avec joie comme vous vous en doutez. Et en quelques minutes, j'étais sous anesthésie. Je n'avais pas été déshabillé, pas pris de douche, rien. Quand je pense aux précautions qui sont prises de nos jours.


 

Le lendemain matin, je me suis réveillé dans un lit d'hôpital, en tenue adéquate. Quelques minutes plus tard, le chirurgien rappliqua et tout de go m'annonça « Tu as eu de la chance. Sans opération tu n'aurais pas passé la nuit. C'était une péritonite ». J'étais estomaqué. Je ne soufflais mot. Il a ajouté qu'il avait tenu informé et félicité l'équipe de l'hélico. Qui maintenant ne jurait plus que par moi et racontait à tout ceux qui voulait l'entendre, le récit de leur exploit. Et comme ils furent également remerciés par le régiment, le secteur, le bataillon et vraisemblablement ma compagnie, ce fut du délire. Comme quoi… Je ne sais si le lieutenant n'avait pas un peu forcé te trait pour m'aider, si je ne m'en serais pas sorti tout seul comme les fois précédentes, mais le résultat était là.  Depuis cette date je n'ai plus jamais eu à souffrir de telles crises. Ce qui veut dire que ce soir-là, à BENI ALI, DAVID m'a, sans doute, sauvé la vie.


 

Après une dizaine de jours passés dans cet hôpital militaire, je fus renvoyé dans mon unité. Par le train. J'ai embarqué à ORLEANSVILLE pour EL AFFROUN, une localité située à l'intersection de la voie de chemin de fer d'ORLEANSVILLE à ALGER et de la route de CHERCHELL à BLIDA. Je ne devais pas être très fringant avec mon treillis froissé et pas très net, des rangers non cirées. Et tête nue. Il ne m'a pas semblé que quelqu'un l'ait remarqué. A EL AFFROUN une Jeep du Secteur m'attendait. J'y ai déjeuné au mess puis je fus dirigé sur le PC du bataillon.


 

Arrivé à GOURAYA, j'ai été reçu par le commandant LEDOUX qui s'est enquis de ma Allee-des-Palmiers-GOURAYA-C.ROCHARD.jpgsanté. Je l'ai rassuré et lui ai demandé à rejoindre ma section à BENI ALI, tout en attirant son attention sur la précarité de la situation. Il a enregistré mais m'a signifié qu'il était impossible de me renvoyer sur le terrain. En effet, mon chirurgien ayant prescrit une convalescence d'une quinzaine de jours, il lui était impossible d'y déroger. En conséquence, j'allais être dirigé sur un centre de soins près d'ALGER. Je n'y tenais absolument pas aussi j'ai plaidé ma cause. Je me suis renseigné sur la possibilité d'une convalescence en France. Chez moi. Il n'y était pas opposé et prêt à me signer une permission exceptionnelle mais ne pouvait prendre à sa charge le coût du trajet. Je lui ai dit que ce n'était pas un problème pour moi et, le lendemain, j'étais dans l'avion.



 

 

LE COMMANDO ZONAL


 

Une quinzaine de jours plus tard, je me retrouvais face au commandant LEDOUX. Mais l'ambiance était totalement différente. Le commandant avait son visage des mauvais jours, les traits tirés, les sourcils froncés. Le PC du bataillon était en pleine effervescence. La situation était explosive. Le commando zonal était passé par là.


 

Ce n'était pas le 1/22 qui avait morflé mais une section du RTA basée à NOVI. Mais le bataillon se retrouvait en première ligne pour tenter de l'intercepter. La mobilisation générale avait été décrétée. Toutes les unités étaient sur le terrain, patrouillant, observant, bouclant les crêtes, tendant des embuscades, aidées en cela par les GAD. Il en allait de même dans les secteurs limitrophes. Des commandos de chasse de l'OUARSENIS avaient même été héliportés. Dans ces conditions, il était impossible que je regagne ma section. D'ailleurs, il n'y avait plus de véhicules disponibles. Ni d'escorte. Je suis donc resté à la disposition du commandant. Et j'ai été informé de la situation.


 

La veille, comme chaque matin que Dieu fait, une section de NOVI ouvrait, à pied, la piste qui menait au poste tenu par une compagnie sur une crête. A mi-chemin, la section s'installait sur un piton pour la journée. La piste était considérée comme sûre donc libre. Le soir venu, comme chaque soir, pour éviter les fatigues de la marche du retour, la section embarquait dans le dernier camion, un véhicule militaire bâché, chargé du ravitaillement du poste. La voiture-balai, somme toute. Mais ce soir-là, ils étaient attendus. Le commando zonal leur avait tendu une embuscade. Tout à côté de la position des tirailleurs pour avoir le maximum de chances de les liquider. Une fois tous embarqués, ne voyant rien sous la bâche, le véhicule à l'arrêt. Les fellaghas étaient sur place avant que la section n'arrive puisque l'on a retrouvé les emplacements de combat. Ils ont passé toute la journée côte à côte. Le reste n'était qu'une formalité. Le camion a été littéralement mitraillé puis plusieurs fells sont montés à l'assaut. Les tirailleurs se sont battus jusqu'au bout. Des fells ont été tués à côté du camion. Ils avaient encore un couteau à la main. Néanmoins toutes les armes ont été emportées.


 

Alors, c'est produit un fait que les fells n'avaient pas prévu. Un bruit de moteur de camion tournant à plein régime. Qu'ont-ils pensé ? Des renforts ayant entendu le bruit de la fusillade ? Ou, compte tenu de l'heure tardive, une unité partant en opération ? Par prudence, avec de belles prises de guerre, ils ont préféré décrocher. Qu'était-ce ? Un camion avec un seul homme à bord, un appelé, le chauffeur qui avait loupé la fermeture de la piste et qui fonçait pour rejoindre le véhicule le précédant. Une vision d'horreur. Je pense qu'il ne s'en est jamais remis. Il a donné l'alerte en précisant qu'il avait vu les fellaghas au loin se dirigeant vers l'OUEST.


 

Bilan : 24 morts, si je me souviens bien, un blessé grave, sauvé sans doute par le bruit du camion. Et toutes les armes et munitions perdues.


 

Le Secteur sonna le tocsin et quelques heures plus tard le bataillon avait jeté ses troupes sur le terrain pour tenter de les intercepter. L'opération dura quatre nuits, quatre jours. Sans aucun résultat. Ils auraient été aperçus au loin à deux ou trois reprises. Mais en était-on bien sûr ? Il y avait tellement de monde sur le terrain qu'une méprise était possible. Quoiqu'il en soit, ils sont passés à travers les mailles du filet. Avec la connaissance du terrain que j'ai acquise au cours des mois qui ont suivi, je pense que l'affaire était entendue dès la deuxième nuit qui a suivi l'embuscade. Certes ils ont fui vers l'OUEST mais pour s'éloigner des pistes qui permettaient d'amener rapidement des troupes et vraisemblablement aussi se débarrasser des armes récupérées en les dissimulant dans des caches préparées à l'avance ou en les remettant à des porteurs qui les attendaient. Des combattants d'élite pourchassés ne se replient pas en croulant sous le poids d'un excédent d'armes et de munitions. Par contre, une fois sur notre secteur, ils ne pouvaient poursuivre dans la même direction, la contrée étant semi-désertique. Il leur fallait, une fois l'oued ES SEBT atteint, piquer plein sud. Au-delà de la ligne de crête 1040 -TAMZIRT, on ne pouvait plus rien contre eux.


 

Pendant ces quatre jours d'opération, par chance, un drame a été évité. Un commando de chasse en embuscade a vu arriver sur lui une colonne de civils en armes. Pour lui, vraisemblablement ceux que l'on recherchait. Le comité d'accueil était fin près. Derrière les civils des hommes en treillis. Le bilan n'en serait que meilleur. Mais au milieu d'eux, un officier, un « Blanc ». Le commando n'a donc pas bougé. C'était une section de harkis qui se déplaçait avec son GAD. Cela a créé un incident diplomatique pour défaut d'informations. Dans l'OUARSENIS, nous a-t-on dit, il n'est pas dans les habitudes de manœuvrer avec des civils armés.


 

Et peut-être aussi un second. La section de TIGHRET était de la fête. A un moment, les harkis ont refusé d'avancer. Motif : « Ca sent le fellouze ». En bon français : « Il y a des fellaghas pas loin ». Et de leur part, ce n'était pas des paroles en l'air. Ils avaient reçus une bonne formation lorsqu'ils étaient encore de l'autre côté de la barrière. Ils se sont donc repliés pour trouver une position afin de les cueillir lors de leur passage. Ils ne virent personne mais apprirent bien après par un renseignement que c'était le commando zonal qui les attendait de pied ferme. Ils avaient été repérés. Comme ils n'avaient aucun intérêt à se manifester, les fells se sont défilés.


 

RETOUR A BENI ALI

 

Le dispositif levé, j'ai regagné la compagnie. J'y suis resté quelques jours  pour assurer l'intérim. Le lieutenant était parti. Le capitaine de REBOUL était attendu. C'était un officier d'Etat-Major venu effectuer son temps de commandement afin d'obtenir une promotion. Je l'ai donc reçu avant de regagner ma section. Consignes transmises, j'ai bien sûr profité des circonstances pour lui parler de mes problèmes de sécurité. Je n'ai connu qu'un succès d'estime.


 

À BENI ALI, la situation avait évolué. Nous bénéficiions maintenant d'une tente US de bonne taille destinée aux appelés, avec des lits, une table et des tabourets. Elle servait Tentes-a-BENI-BOU-AICHE.jpgégalement pour stocker différentes choses comme le poste radio, les provisions. Nous avions même droit à un cuisinier. « Bébert », un parigot, avec un accent épouvantable. Il suffisait qu'il ouvre la bouche pour que l'on connaisse ses origines. Une figure, ce Bébert. Avant son incorporation, il habitait rue Quincampoix, au cœur de PARIS et laveur de carreaux de son métier. Le crâne rasé, il se lavait peu (voire pas) souvent. Tout pour faire un bon cuisinier. Par chance, nous n'en avions pas besoin. En effet, comme nous n'avions rien pour conserver les denrées périssables, elles étaient consommées le jour de leur arrivée. A la manière des harkis, tout dans le même chaudron, et avec eux. Par contre, c'était un homme de plus car il ne rechignait pas pour les corvées et les patrouilles. En ce qui concerne la sécurité, nous en étions toujours au « cercle magique ».


 

A la mi-novembre, nous avons touché un nouveau radio, le caporal MARTINEAU BENI-ALI-le-radio-de-service-photo-G.MARprécédemment à TIGHRET. Une figure lui aussi. Sympathique en diable. Proche des harkis qui l'appréciaient. L'homme providentiel, sachant tout faire et faisant tout. Originaire de la VENDEE, comme DAVID. Ils se disaient CHOUANS et « VENTRE À CHOUX », expression que je ne connaissais pas mais qui devait être peu ou prou, et plutôt prou que peu, péjorative. Tous les deux sont restés avec moi jusqu'à mon départ de TIGHRET suivi de leur libération.


 

Sinon le train-train quotidien des corvées. Et de temps en temps je devais régler de petits problème locaux. Le chef de village était mon interlocuteur. Un jour; il est venu me voir car le douar était en ébullition. Des harkis avait bousculé et injurié un homme du douar. Ce brave fellah s'en revenait chez lui après une dure journée de labeur. Il remontait du fond de l'oued en chevauchant son arioul, son âne, suivi de sa femme, à pied, portant une charge sur la tête comme il se doit. Cela déplut à ces harkis, qui d'ailleurs devaient se comporter ainsi dans leur propre douar. Ils lui demandèrent de mettre pied à terre et, comme il refusait, employèrent la force et se firent même menaçants. La femme fut installée sur l'arioul et la marche reprit avec le mari derrière portant la charge. J'ai affirmé au chef de village que cela ne se reproduirait plus et fais dire aux harkis que ce n'était pas bien de traiter ainsi des civils. Ce n'était pas facile, les harkis ne pouvaient pas sentir les gens du douar, car pour eux, ils étaient tous des fellouzes. Ceux-ci le leur rendaient bien. 


 

Une autre fois, j'ai convoqué ce chef car j'avais reçu un ordre d'appel sous les drapeaux pour un des habitants qui avait atteint ses 18 ans. Il alla chercher l'intéressé qui se présenta à moi. C'était un très jeune garçon vraisemblablement d'une dizaine d'années. Je m'en suis étonné mais le chef m'a confirmé que c'était bien lui. Effectivement, il avait sur lui son extrait de naissance, certes en piteux état, mais il l'avait. Mais pour moi ce n'était pas une preuve car n'importe qui pouvait me présenter ce document. Le chef m'a expliqué que si un enfant mâle était déclaré à sa naissance, ce qui était fort rare compte tenu des formalités à accomplir, et si cet enfant mourrait ensuite, on ne le signalait pas à l'Etat Civil. Mais on conservait le précieux document et il était attribué au premier garçon à naître. Et ainsi de suite. C'était d'autant plus facile pour le premier garçon puisqu'il se prénommait toujours Mohammed en l'honneur du Prophète. La cause était entendue, je l'ai réformé d'office pour incapacité physique. Je ne devais pas en avoir le pouvoir mais avant que l'on s'en aperçoive beaucoup d'eau aurait coulé dans les oueds.


 

La mauvaise saison, ou plus exactement la moins bonne, approchant à grands pas maintenant, j'en ai déduis que les fellaghas auraient besoin d'abris lors de leurs pérégrinations. Il était donc urgent de détruire les mechtas excentrées qui ne l'étaient Dans-le-djebel.jpgpas encore. Une corvée se mit en route. A la première mechta, MARTINEAU, une torche à la main, entra. Il en sorti aussitôt, précipitamment, en gesticulant et en poussant des cris d'orfraie. Il était littéralement dévoré par des boisseaux de puces qui ne devaient pas avoir connu pareille aubaine depuis fort longtemps. Il a eu du mal à s'en débarrasser. Et nous ne sommes plus jamais entrés dans une mechta. Nous nous contentions de jeter une torche à l'intérieur car il y avait toujours de la paille sur le sol. Mais je pense que même les fellaghas devaient les fuir comme la peste.


 

Mais ce qui était vrai pour les fells l'était aussi pour les harkis. Avec l'hiver; il fallait un abri qui ne soit plus précaire. Et quand je me souvenais du commando zonal, j'en avais froid dans le dos. Je me suis très souvent demandé et me le demande encore, pourquoi nous ne sommes pas passés à la casserole. Puisque la hiérarchie se souciait de nous BENI-ALI-l-interieur-du-poste-photo-G.MAcomme d'une guigne, j'ai pris le taureau par les cornes. Comme une nouvelle mechta du regroupement était disponible, j'ai expulsé les habitants d'un petit ensemble complètement fermé, sans aucune ouverture sur l'extérieur, porte d'entrée mise à part. Ce n'était pas la panacée mais au moins tout le monde était à l'abri et on ne risquait plus d'être tirés comme des pigeons. Cette mechta était située à proximité de l'endroit où avait atterri l'hélico. Nous avons investi notre « fortin », l'avons quelque peu amélioré mais surtout nettoyé. Le plus dur, ce fut de se débarrasser des rats. Dès la dernière bougie éteinte, ils cavalaient partout. Il fallait protéger nos provisions. Nos « toiles de tentes » étaient fixées au plafond. Heureusement ils adoraient l'alouf dont nous garnissions nos grosses tapettes. Nous en sommes finalement venus à bout. Bien évidemment, nous avons tout fait pour que ce déménagement, avec les attendus, soit connu de tous.


 

Bizarrement, notre sort commença à intéresser nos supérieurs. Peut-être était-ce le remords. Ou alors la peur rétrospective de nous perdre. Peu de temps après, nous avons appris que la construction d'un bâtiment allait être réalisée.


 


 

LE MECHANT MARABOUT


 

Cette construction allait être édifiée sur l'aire de l'hélicoptère. Le seul endroit à peu près plat de tout le village. Ce devait être une bâtisse de 15x5 m environ, avec des murs en pisé, les maçons étant sur place, et un toit en plaques de Fibrociment. Alors, il n'y avait pas encore de problème d'amiante. Le bataillon fournissait matériel et charpentiers. Oui ! Pourquoi pas. Mais je ne voyais pas l'avantage par rapport à notre installation du moment. Et d'autant moins qu'il n'était toujours pas prévu de barbelés. Mais ce n'était pas le moment de râler. Nous aurions pu vexer.


 

Ayant eu vent de ce projet, le chef de village vint me voir et me déclara qu'il ne fallait absolument pas le réaliser parce que le marabout enterré tout à côté ne le permettrait pas. Car c'était un très méchant homme contrairement à celui qui nous avait pris sous son aile à notre arrivée. Je me suis demandé s'il était fou et/ou s'il me prenait pour un imbécile. Il a lu mes pensées dans mon regard et il a tenté de se justifier.


 

Entre le site prévu et notre mechta, il m'a montré une construction. une petite bâtisse, que dis-je, un empilement de pierres sèches, aux dimensions réduites, même en hauteur, avec une niche. Je n'aurais jamais imaginé que c'était une tombe. Mais elle était si minable pour un marabout que je comprenais qu'il ne puisse pas en être satisfait et qu'il en veuille au village. Et mon interlocuteur m'a fait remarquer que, malgré la qualité de l'emplacement, personne ne s'était risqué à le contrarier. Finalement, je lui ai dit que je ne croyais pas à ces superstitions et que notre bâtiment serait construit.


 

Ce qui fut dit, fut fait. Quelques jours plus tard, l'équipe de maçons monta les murs. La bâtisse était divisée en deux zones, deux pièces. Toujours la ségrégation entre appelés et harkis. Celle des harkis plus vaste mais certainement pas pour l'occupation au m2. Chaque pièce devait bénéficier d'une fenêtre, avec vitres mais sans volets ni grillage. Parfait pour les grenades. Pendant ce temps, le bataillon nous fit livrer, au col, charpente et plaques, transportées ensuite par les ânes du village. Les travaux avancèrent vite, très vite. Quand tout fut terminé, l'appelé du bataillon responsable du chantier vint me chercher pour me « remettre les clés ». Debout devant l'entrée, impérial, j'ai attendu qu'il m'ouvre la porte. Ce qu'il fit avec élégance et satisfaction. Le toit n'avait qu'une seule pente et descendait vers moi. Quand il ouvrit la porte, tout le toit, en un seul bloc, se souleva, de mon côté, d'un bon mètre et se reposa, le tout doucement. J'avais eu le temps de voir un PM accroché à un chevron. J'étais là bouche bée, tétanisé. Et brusquement, le toit tout entier pivota autour de son côté le plus haut, comme la couverture d'un livre. Et s'envola. Avec le PM. Il retomba une cinquantaine de mètres plus loin complètement broyé. Tout ce qui restait des chevrons et tasseaux ne dépassait pas une cinquantaine de cm de long. Et je ne parle pas des plaques de Fibrociment. Le tout inutilisable. Mais au moins nous avions du bois pour la cuisine pour un bon moment.


 

Le commandant LEDOUX est venu à BENI ALI quelques jours plus tard. Oh ! pas pour nous mais parce que nous avions été invités par KHADIR, le chef du village de LARIOUDRENNE. Il a donc pu constater l'étendue des dégâts. et nous a demandé de sauver les murs en les protégeant de la pluie par un demi-cylindre de terre sur le haut. Les maçons se mirent à nouveau à l'ouvrage. Puis avec une petite escorte, le commandant et moi nous nous rendîmes à LARIOUDRENNE. Pendant le trajet, une bonne heure, j'ai eu tout le loisir de lui parler de BENI ALI et je ne m'en suis pas privé. J'ai été écouté.


 

KHADIR nous attendait toutes décorations pendantes. Ils nous fit même l'honneur de nous présenter toutes les femmes de la famille. Sa femme, ses filles, ses brus, mais à nous seuls. Dans sa mechta, à visage découvert. Honneur suprême. Elles étaient radieuses, un large sourire illuminait leur visage. Et ravies. Elles ne devaient pas recevoir grand monde. Et surtout pas des Roumis. Nous les saluèrent courtoisement et sortirent. KHADIR avait organisé un méchoui avec couscous, somptueux et délicieux, pour nous et toute l'escorte. Il avait même acheté pour nous une table, des sièges et même des couverts. Nous avons été servis par son fils qui était devenu l'aîné. Un souvenir inoubliable. Les festivités terminées nous reprîmes la piste de BENI ALI. Le commandant, sous escorte de LARIOUDRENNE, partit vers le village de BOUHAMAMA à moins d'une heure de marche et reprenant son convoi sur la piste n'avait plus qu'une demi-heure de route. Et au passage, il pouvait saluer deux villages.


 

KHADIR voulait aussi obtenir l'accord du commandant pour qu'une piste carrossable soit ouverte entre le col et son village. Et que ses hommes réalisent les travaux. Il a tout obtenu. Mais je me suis toujours demandé le pourquoi de cette piste. KHADIR n'avait pas de véhicule mais peut-être envisageait-il d'en acquérir un. Son village n'était qu'à deux heures de marche de GOURAYA, par une piste facile de fond d'oued et relativement sûre. Par la route projetée, il fallait passer par le col, TIGHRET puis une piste sinueuse et dangereuse avec un kilométrage total d'au moins 25 km. Où était le gain ? Mais ce n'était pas moi qui allait m'y opposer. D'autant que le chantier se garderait lui-même et nous assurerait de facto une protection au SUD, de jour tout au moins. Ce n'était cependant pas à dédaigner. LARIOUDRENNE à L'OUEST et au SUD, TIGHRET à l'EST, il restait le NORD, mais c'était le côté le moins dangereux.


 

Quelques jours après ces agapes, une tornade balaya BENI ALI. Les murs de notre bâtisse que nous avions fait protéger furent lessivés par une pluie violente et horizontale. Des murs, il ne resta qu'une petite bande de terre. Face à un échec patent et vraisemblablement en raison de mon analyse, le commandant LEDOUX abandonna son projet pour BENI ALI. Il fut alors décidé de fusionner la 1ère  et la 2ème  section à TIGHRET de façon à y disposer d'une unité solide et opérationnelle pour la zone interdite. Et il m'en confia le commandement.


 

Mais, dites-moi, le « méchant » marabout n'a-t-il pas eu raison de nous ? Ne désirait-il pas que nous le laissions en paix ? Et, au fait, n'est-ce pas lui qui avait repoussé l'hélico venu me chercher ? Finalement, compte tenu du résultat obtenu, je l'aime bien, moi, ce foutu marabout. Et les gens du douar ont dû l'adorer de nous avoir chassés.


 

Vous comprenez pourquoi BENI ALI me laisse un (mauvais) souvenir impérissable. J'aurais pu y perdre la vie si je n'avais eu avec moi que des harkis qui auraient appliqué mes ordres à la lettre et si le commando zonal avait voulu s'en donner la peine. Je sais bien que lors de son passage, le commandant LEDOUX avait pris le chef de village en aparté pour lui signifier, sur un ton qui ne prêtait pas à interprétation, que, s'il arrivait malheur à la section, il donnerait l'ordre de raser le village. Il ne m'en en a pas parlé, certainement pour ne pas m'inquiéter, mais MARTINEAU l'a entendu. Si le village pouvait se tenir à carreau, je ne pense pas que cette menace ait empêché le commando zonal de réaliser un beau carton. Alors, Inch ALLAH.


 

Pour en terminer avec notre séjour, si un jour ma mémoire me fait défaut je voudrais au moins pouvoir conserver un seul souvenir. Celui du Réveillon de Noël 1960. Dans les jours qui ont précédé, le temps a été épouvantable, interdisant les parachutages de vivres fraîches sur BOU ZEROU et compliquant les liaisons sur GOURAYA. Le repas de Noël pour la troupe n'est parvenu que la veille à la compagnie. Tout était en place pour le contingent. Mais TIGHRET, et nous par contrecoup, n'a pas été livré. Nous nous sommes donc contentés des quelques pommes de terre et carottes qui nous restaient. Lors d'un entretien avec le capitaine celui-ci m'a déclaré qu'il n'avait pas jugé bon d'effectuer une liaison en urgence. Point à la ligne. Comment pouvez-vous respecter un tel homme ? Il nous tenait en bien piètre estime.


 

Sur la fin des années 1970, j'étais en poste à LILLE. Sur le trottoir de l'avenue qui aboutit à la citadelle, j'ai croisé le capitaine de REBOUL, devenu colonel. Il était comme toujours plongé dans ses pensées. Je n'ai pas pris la peine de le saluer ni de me rappeler à son bon souvenir. Mais m'aurait-il reconnu ? Ne m'a-t-il jamais connu, d'ailleurs ? Mon seul regret, c'est qu'il n'ait jamais su en quelle estime, moi, je le tenais.





 

                  TIGHRET  1


 

 

Le maison forestière de TIGHRET était précédemment occupée par des goumiers. Elle avait été récupérée par la 1ère  compagnie après son installation à BOU ZEROU. Agrandie et fortifiée, elle servait d'avant-poste. Elle se présentait comme un bâtiment tout en longueur avec un corps central, la construction d'origine, doté de deux ailes avec courette, une de chaque côté. Le corps central comprenait, pour partie, la cuisine Maison-forestiere-de-Tighret-photo-J.Claet la salle à manger des appelés ainsi que la chambre du chef de section, toutes les autres pièces servaient comme chambrées pour les harkis. Sur sa terrasse bétonnée avait été érigé un mirador accessible de l'intérieur depuis une des pièces destinées aux harkis. L'extension nord était réservée au foyer qui disposait de 2 réfrigérateurs à pétrole, et à la réserve pour les provisions. L'extension sud comprenait le four du boulanger ainsi que les chambres des appelés.


 

De l'autre côté de la cour située devant le fort avait été construite une cabane servant d'étable pour la brêle. Elle permettait également d'entreposer paille et avoine. Juste à côté un grand bassin, non couvert, d'au moins 5 x 3 x 1,5 m dans lequel était stockée l'eau nécessaire à la vie du camp, y compris la boisson. Il était alimenté en continu par captation, sommaire, d'une source située à environ 1 km au nord directement sur la piste vers GOURAYA. Elle était acheminée par une canalisation. Cette eau était réputée potable mais, à ma, connaissance, aucun prélèvement en vue d'analyse n'a jamais effectué. Et j'aurais été très étonné qu'elle le fût car le bassin, non protégé, était situé sous des arbres et réceptionnait toutes les poussières ambiantes. En outre la canalisation n'était jamais curée. Comment aurait-elle pu l'être, d'ailleurs. A partir du mois de mai, la source était tarie. La compagnie fournissait une citerne sur roues qui était régulièrement remplie par elle à une résurgence près du COL.


 

Le fort était dominé d'une bonne centaine de mètres par un piton, cote 844, sur lequel avait été élevée une tour radio, ainsi qu'un petit bâtiment accolé à la tour. 3 ou 4 appelés y logeaient dans des conditions discutables. Chaque jour, avec leur brêle, il leur fallait gagner le fort pour s'approvisionner, y compris en eau. Sur une bonne partie de son parcours la piste qui y menait était hors la vue de tous. Cela devait mal se terminer. Cela s'est mal terminé. J'y reviendrai ultérieurement. Par contre la tour était un excellent relais radio avec GOURAYA et BOU ZEROU car elle couvrait toute la zone interdite à l'EST et au SUD de notre secteur et même bien au-delà de nos frontières. La tour était en écoute permanente le jour et en vacation la nuit sauf opération en cours. Elle disposait d'un mortier de… 120 à l'extérieur du baraquement car on ne risquait pas de le voler avec ses 500 kg dont la moitié pour la plaque de base. Comme il ne pouvait servir d'appui feu, il était utilisé pour donner l'alerte. C'était, en somme, le célèbre TONNERRE de BREST, ce fameux canon tonitruant que l'on utilisait pour signaler l'évasion d'un forçat. Si, la nuit, il fallait rouvrir les circuits radio, on faisait tonner le 120 qui était entendu de BOU ZEROU comme de GOURAYA. Donc finalement utile. Quelque temps avant que je ne quitte TIGHRET, le lieutenant Pasquier, l'a rapatrié à la compagnie et l'a réinstallé à côté de la tour radio pour qu'il ne se sente pas dépaysé.


 

Comme partout ailleurs, la sécurité était déplorable. Le camp n'était pas ceinturé par un réseau de fil de fer barbelés mais par une clôture tout juste bonne à maintenir une vache Martineau-repare-une-porte-du-poste-de-Tlaitière dans n'importe quel pré de la campagne normande. Et les barrières qui fermaient la piste de BOU ZEROU-GOURAYA traversant la cour du poste, étaient tout à fait dans la note. En outre cette clôture, sur le petit plateau à l'EST, était trop éloignée donc invisible pour la sentinelle par une nuit sans lune. Le seul avantage pour nous, c'était que nous pouvions y laisser la brêle paître sans craindre qu'elle nous fausse compagnie. Le mirador, relativement solide, avait été placé en plein centre de la terrasse créant ainsi un angle mort tout autour du bâtiment. On m'avait dit grand bien de la sécurité de la maison elle-même. Des grilles avaient même été placées dans le conduit des cheminées pour éviter que des grenades ne puissent, par ce chemin, rouler dans les chambres. Mais pourquoi se donner tant de mal puisqu'il n'était pas aisé d'accéder à la terrasse et si facile de les balancer par de larges fenêtres. Certes de gros barreaux avaient été installés mais pour empêcher un homme de passer. Pas une grenade, ni une balle. Une fois dans ma chambre, ma meilleure protection était assurée par des rideaux qui, surtout la nuit, à la lumière d'une bougie, empêchait de voir où je me trouvais précisément. Je me pose beaucoup de questions sur les capacités intellectuelles de celui qui a fortifié cette maison forestière.


 

Quant à la tour, il vaut mieux ne pas en parler. Guère mieux que le marabout de BENI ALI. Mais, là au moins, les appelés pouvaient s'enfermer dans la tour et appeler au secours. Pour le reste, il fallait faire brûler un cierge et prier. Et comme si ce n'était pas suffisant, on y a affecté, malgré mes récriminations virulentes, un appelé, originaire d'ALGER, qui avait participé à une désertion avec armes. Mais sans s'enfuir lui-même et sans qu'il y ait eu de victimes. C'est tout ce que j'ai appris car je n'ai jamais pu me procurer son dossier. Il est arrivé un beau jour par le convoi de BOU ZEROU. C'est ainsi que j'ai su que c'était bien lui. C'était un autochtone bien mis de sa personne, genre jeune cadre. Comme je réfléchissais comment écrire son nom, il me l'a épelé aisément. Il parlait parfaitement le français. J'ai été surpris car ce n'était pas dans les habitudes locales. Il m'a précisé qu'il avait un bac arabe littéraire et la première partie du bac français comme cela existait à l'époque. Je lui ai donné tous les renseignements concernant sa nouvelle affectation. Et je me suis fait menaçant quant aux conséquences d'une nouvelle faute grave, d'autant que les harkis ne l'admettaient pas et ne lui passeraient rien. Il savait à quoi s'en tenir. Aussi, il m'a affirmé qu'il se tiendrait tranquille et d'autant plus qu'il n'avait plus que deux mois à tirer. Il a tenu parole. Mais je n'ai jamais rien compris à toute cette histoire. J'ai toujours pensé que l'on m'avait mené en bateau.


 

Par contre, l'emplacement de TIGHRET était stratégique, par chance, mais bien choisi. Le fort verrouillait la ligne des crêtes passant par TAZZEROUT et BOU ZEROU. Par la piste qui la suivait elle pouvait, même à pied, bloquer une tentative de franchissement d'une unité de fellaghas repérée montant de l'oued ES SEBT. Il faisait parfaitement la liaison avec la 2ème Cie  basée plus au nord proche de la mer. Mais il servait aussi de point d'appui pour les villages de LOUDALOUZE à BENI ALI. Le NORD des djebels GOURAYA et ARBAL était ainsi interdit aux fells. Il obligeait aussi les groupes de ravitaillement gagnant ou revenant de GOURAYA à un large détour qui augmentait les difficultés du trajet et, en réduisant le nombre des pistes praticables, améliorait nos chances de les intercepter.


 

Oui, remarquable position. Au XIe siècle dont l'histoire me passionne, le secteur de TIGHRET aurait été une « marche » pour dissuader d'éventuels belligérants d'envahir la principauté qu'elle défendait. Cela aurait été un marquisat. Et à moi, passionné d'histoire médiévale, on m'offrait un « château-fort ». J'étais le « marquis » de TIGHRET, vassal de mon suzerain de BOU ZEROU, le capitaine de la race des REBOUL !


 


 

PELOUSE BLANC 10


 


 

Je suis pratiquement certain que la décision de regrouper les 1ère  et 2ème  sections a été prise par le commandant LEDOUX lui-même. Il m'avait écouté dresser le tableau de la situation et avait constaté de visu la véracité de mes arguments et touché du doigt l'inanité de nos efforts. Et c'était le seul officier d'active qui n'ait jamais mis les pieds à BENI ALI. Mais je n'aurais jamais imaginé une fusion des deux sections à TIGHRET. Tout au plus, pouvais-je préconiser un retour à la compagnie.


 

Réflexion faite, c'était une riche idée. La section à TIGHRET, à mon avis devait occuper le terrain. Si je ne savais pas où étaient les fells, eux ne devaient pas savoir où j'étais. Cela devait leur enlever l'idée de venir me chatouiller à TIGHRET car compte tenu de l'emplacement de leur zone de repos et de la configuration du terrain, ils devaient franchir  obligatoirement l'oued ES SEBT. Avec le risque de se faire « cocser » si une unité traînait dans les parages. Une section réduite n'avait pas les moyens pour maintenir la pression. Les deux réunies, oui.


 

Cette fusion créait une véritable harka. Et pas des moindres. Plus de 50 harkis expérimentés et motivés, ayant arpenté toute cette région, pour la majorité dans les deux camps. Ce n'était pas rien, déjà, mais en outre, en quelque heures nous pouvions mobiliser le GAD de LARIOURENNE capable de nous fournir autant de combattants avec leur chef, tout aussi valables. Notre effectif dépassait alors la centaine d'hommes. Et quels hommes. L'équivalent d'une katiba. Et des katibas même réduites, il n'en restait plus une seule non éclatée et facilement mobilisable dans toute la Willaya IV. Elle ne pouvait donc qu'inspirer la crainte. Et le respect.


 

Début janvier 1961, la 2e section a donc abandonné son cantonnement de BENI ALI Camp-de-Tighret-photo-Jean-Claude-PICOLEpour gagner celui de TIGHRET. L'ensemble garda l'appellation de 1ère  section et j'en pris le commandement avec comme second le sergent-chef BOURDON, l'ancien chef de la 1ère . Ce qu'il n'apprécia pas du tout comme vous pouvez vous en douter. Ce jeune sous-officier de carrière était très ambitieux mais pas très franc du collier dans la mesure où il fallait toujours lui arracher les informations. Il avait aussi une certaine propension à jouer en individuel. Et quelque peu sournois car il était capable de faire des coups en douce pour se venger de quelqu'un. MARTINEAU l'a appris à ses dépens. D'ailleurs, il ne pouvait pas le blairer.


 

A la fusion, nous ne nous sommes pas contentés de juxtaposer les sections. Nous avons refondu les équipes pour qu'elles soient le plus possible homogènes. Et lors d'une mission, rien ne nous empêchait de constituer une unité parfaitement adaptée à son objectif en qualité et en nombre. Les missions étaient répétitives pour l'essentiel. A savoir la recherche de traces sur les pistes. C'était relativement simple en zone interdite. Les harkis avaient des rangers. Le commando zonal, des PATAUGAS dont la vente était interdite en ALGERIE. Pour les autres, combattants ou non, comme les civils, des sandales en toile bleue avec une semelle caoutchouc caractéristique du fait de son dessin formé de petits losanges. Encore fallait-il savoir quand ces traces avaient été laissées et la fréquence des passages d'où des relevés réguliers. Recherches fastidieuses. Une embuscade était toujours un pari car les fells changeaient sans arrêt de piste. Elles étaient nombreuses, mais de moins en moins plus on se rapprochait de GOURAYA. Pour sortir de TIGHRET, nous agissions de même pour éviter un mauvais coup. Mais le choix était limité. Il fallait donc de bons pisteurs-ouvreurs. Nous les avions dont un exceptionnel. Je le présenterai plus loin. Sinon, des journées de chouf pour détecter les mouvements des fells. Tous nos déplacements se faisaient de nuit pour la sortie afin de ne pas être repérés. Et bien camouflés pour les choufs.


 

Nous faisions tout pour que ces patrouilles soient les plus fréquentes possibles. Comme je l'ai précisé plus haut, ce n'était pas parce que j'étais un foudre de guerre. Que non ! Bien au contraire. C'était une nécessité. Si vis pacem, para bellum. Comme la rotation, compte tenu de l'effectif, permettait la récupération, nous ne nous en privions pas. Par contre, précaution indispensable, toujours signaler nos sorties en zone interdite. La chasse y effectuait de temps en temps des survols avec comme consigne de tirer sur tout ce qui bougeait et non identifiable. Il ne fallait donc pas l'oublier. Cependant, notre priorité restait de répondre rapidement pour toute opération quelque soit le niveau de décision et de fournir l'effectif réclamé, GAD compris si nécessaire. J'aurais l'occasion de rappeler plus avant quelques opérations qui ont connu des faits distrayants ou, malheureusement, dramatiques.


 

Et puis bien sûr, il y avait les corvées. La priorité, l'entretien des armes avant et après chaque sortie. Elle était quasi-automatique. Chacun savait que sa vie en dépendait. Puis le nettoyage des locaux et l'entretien du camp. Le tout ponctué de séances de tir, plutôt rares,

d'ailleurs. La routine, quoi ! La véritable corvée, c'était celle du bois pour la Corvee-de-bois-a-TIGHRET-photo-Georges-Mcuisine et le pain. Il y avait un site d'exploitation à 2/3 km du fort en bord de piste, direction GOURAYA. Elle nécessitait l'utilisation du GMC de BOU ZEROU. Mais cela permettait un important chargement qui espaçait les corvées. Je crois que je n'en ai connu que deux durant mon séjour à TIGHRET. Il fallait deux équipes, une de protection et une de bûcherons, bien sûr. Le lieu de coupe était une ancienne forêt. Quelques troncs d'arbres étaient encore debout, en partie. Il y avait beaucoup de bois au sol. Je ne sais pas quelle avait été la cause de cette destruction car il n'y avait aucune trace d'incendie. Le bois était très sec et presque blanc. Il suffisait de scier troncs et TIGRET-MARTINEAU-faitla-coupe-a-PICOLET.branches et d'amener le tout sur la piste. Mais, il n'y avait pas loin à aller pour remplir le camion. Une fois revenu au camp, le bois coupé était entreposé puis au fur à mesure des possibilités, débité et entassé. Personne ne rechignait car tous savaient que chaque matin, ils avaient du pain frais. De même pour chaque opération, si on en laissait le temps au boulanger. En contrepartie de ses efforts, celui-ci était dispensé de toutes les corvées, y compris les tours de garde, et ne participait pas aux opérations. Les harkis lui donnaient sans problème un coup de main pour l'approvisionner en bûches notamment. Une seule fois les harkis ont râlé. Le passe-partout ne coupait plus. MARTINEAU, alors est arrivé. Il s'était procuré, je ne sais comment, une lime et il a réglé le problème. Les harkis n'en revenaient pas car pour eux il fallait faire appel à un spécialiste. Sa cote de popularité a encore monté. C'était bien l'homme providentiel. Il était même capable de me couper les cheveux. Et pas qu'à moi.

 


 

RELATIONS AVEC LES HARKIS


 

Avant toute choses il fallait établir un lien de confiance avec eux. Sur le terrain, leur vie dépendait en grande partie de mes capacités. Sur le plan théorique, avec CHERCHELL, j'en savais beaucoup plus qu'eux. Mais même si j'avais pratiqué des exercices, ils en savaient beaucoup plus que moi sur le plan combat parce qu'ils l'avaient vécu et qu'à chaque fois ils mettaient leur vie en jeu. D'ailleurs l'enseignement de CHERCHELL, je ne l'appliquais pas beaucoup. Avec une section d'appelés, le raisonnement aurait été tout autre. L'avantage c'est que dans pratiquement toutes les situations ils savaient ce qu'il fallait faire. En opération les fellaghas ne parlent pas. C'est le silence radio. Ce qui simplifie les ordres car en donner un n'était pas une sinécure. Exprimé en français, il était d'abord traduit puis retransmis, le plus silencieusement possible. Il ne restait plus qu'à vérifier que la manœuvre, exécutée sur le terrain, correspondait bien à ce qui était attendu.


 

Sans cette confiance, le moindre accrochage pouvait tourner au drame. La-pose-au-camp-de-Tighret-photo-J.C-PIC
 

Le premier point testé était toujours la marche car, dans certain cas, il ne fallait pas traîner. Cela s'est produit pour moi dès BENI ALI. Une brusque et forte accélération en fin de parcours. Il fallait suivre, je suivais. J'étais toujours dans le peloton même si quelques uns se détachaient en tête et d'autres tiraient la langue à l'arrière. Nous avions été entraînés pour cela à CHERCHELL. Arrivé avec un peu moins de 85 kg pour 1,83 m, j'en suis ressorti avec à peine plus de 70 kg. J'ai tenu. Alors ces à-coups se sont arrêtés. Pour la confiance, il a fallu attendre TIGHRET et les opérations. Pour une manœuvre, les harkis savaient ce qu'il fallait faire. Si un ordre était donné, ils le jugeaient et l'exécutaient sans rien dire s'ils ne risquaient pas grand-chose. Mais n'en pensaient pas moins. Sinon; ils refusaient d'avancer. Ils en avaient le droit, ils n'étaient que des supplétifs et en faisaient déjà beaucoup au 1/22. Ils pouvaient même démissionner à tout moment. Quand tout baignait dans l'huile, quand l'ambiance était bonne, on savait que l'on était admis. Alors, on pouvait même se permettre, si nécessaire, une manœuvre audacieuse. Ils suivaient. Ils avaient confiance dans leur chef.


 

Une seule fois j'ai essuyé un refus. J'étais parti à la tombée de la nuit, avec un groupe, pour tenter d'intercepter une colonne de ravitaillement se dirigeant sur GOURAYA. Compte tenu des informations recueillies sur le terrain, nous pensions avoir trouvé la piste sur laquelle il fallait placer l'embuscade. Une piste à flanc de djebel à quelques kilomètres au nord de TIGHRET. Nous avons d'abord emprunté la piste carrossable jusqu'au moment où nous devions piquer vers l'est par un sentier. C'était une nuit sans lune, d'un noir dit astronomique. On ne voyait pratiquement rien. A peine avions-nous quitté la piste principale que l'homme de tête a refusé d'avancer. Inutile de discuter. C'était le blocage. J'ai essayé de le raisonner. En face de nous, il n'y avait que deux fusils. En vain. Puisque c'était suffisant pour abattre les deux premiers. Logique. Mais personne n'a voulu prendre sa place. Je leur ai dit qu'ils ne méritaient pas d'être des harkis. Dans ce type de mission, le risque étant quasi nul, on ne prenait pas les meilleurs mais plutôt ceux à former. Rien n'y fit. Alors, j'ai décidé d'ouvrir la marche. C'était stupide mais il m'était impossible de rester sur un échec. Et je suis parti sur cette foutue piste. Tous m'ont suivi. Je l'ai compris après, ils avaient une totale confiance en moi et ne pouvaient pas m'abandonner puisque, c'est le cas de le dire, je leur montrais la voie.


 

Mais sur le moment, après quelques mètres, j'ai été pris d'une peur panique. Ce qui me semblait avant une marche de félins en chasse tellement elle était silencieuse, est devenu une charge de cavalerie sur une route pavée. J'entendais chaque pas, chaque cliquetis d'arme, chaque raclement de gorge. Et il n'était pas possible que les fells en face ne nous entendent pas. La peur au ventre, j'ai continué. Une marche arrière et mon autorité était anéantie. Je ne sais combien de temps j'ai tenu mais cela m'a paru affreusement long. A un moment, autant que je pouvais l'apprécier, j'ai trouvé un emplacement avec buissons propice à une embuscade. Nous nous sommes donc installés. Quelques heures plus tard nous n'avions vu personne. Et il était trop tard pour que des fells arrivent. Sinon, ils n'auraient pu atteindre, avant l'aube, GOURAYA. Nous nous sommes alors portés sur la ligne de crête et avons récupéré pour regagner TIGHRET au lever du jour. Depuis, j'ai toujours fait preuve d'une grande admiration pour les ouvreurs. Je les avais compris. Et j'en ai toujours tenu compte dans nos déplacements. Mais, et c'était la constatation primordiale, je savais que je pouvais maintenant compter sur le soutien indéfectible de « mes » harkis, en toutes circonstances.


 

Pourtant, il ne fallait jamais oublier que leur logique pouvait être totalement différente de la nôtre. Dans de nombreux cas, leurs réactions n'étaient pas prévisibles. Sauf pour sauver leur peau, ils ne prenaient jamais d'initiative. C'est le chef qui commande, eux ils exécutent. Aussi, il est indispensable de préciser certaines règles et qu'elles soient connues de tous afin que toute sanction ne soit pas discutable et discutée. Mais il ne fallait la prendre qu'en toute connaissance de cause. Le chef se doit aussi d'être juste. Quand on arrivait à combiner tout cela, il n'y avait plus de problème.


 

Je ne voudrais pas terminer ce chapitre sans évoquer les relations d'homme à homme et du même coup les problèmes de langue.


 

Le « vous » n'existe pas en arabe, ni en berbère. Position similaire à celle du « you » en anglais. Donc tout le monde se tutoie. Oui, mais. Tous mes harkis me tutoyaient. Moi de même à condition que ce soit un homme de troupe. Dès qu'il avait un grade, ne serait-ce que caporal, il me vouvoyait pour me démontrer qu'il connaissait les bonnes manières des Roumis. Je le vouvoyais également pour lui témoigner mon respect. Et d'autant plus pour le sergent harki de BOU ZEROU. Ils m'appelaient « mon lieutenant », je les appelais par leur nom ou leur surnom quand il était d'usage courant. Sauf le sergent que j'appelais par son grade. Pour l'anecdote, je tutoyais les appelés qui me vouvoyaient. Je vouvoyais mon adjoint, le sergent-chef, qui me rendait la politesse. Il en était de même pour les GAD, chef compris. On se tutoyait tous. Sauf KHADIR, le chef de LARIOUDRENNE. Réflexe militaire et je tenais ainsi à honorer ses brillants états de service. Quand nous nous rencontrions, il me saluait au garde à vous à distance réglementaire. Je lui rendais son salut avant de lui serrer chaleureusement la main.


 

Il y avait une certaine complicité entre nous. Et plus encore. A la fin de CHERCHELL, il fallait baptiser la promotion. Les EOR avaient choisi « MONTE CASSINO » pour honorer les anciens combattants d'ALGERIE puisque nous allions y servir. Cela nous fut refusé car il n'y avait dans cette épopée que des goumiers, spahis et tirailleurs marocains. Il nous fut suggéré, dans cette idée, de choisir « MONNA CASALE » combat identique au précédent mais avec une majorité de tirailleurs algériens, la 3e DIA. C'est celui que nous avons retenu. Mais je n'en ai jamais parlé à KHADIR. Ses faits d'armes étaient indéniables mais rien ne pouvait assurer qu'ils s'étaient déroulés à MONNA CASALE. Je ne voulais donc pas lui donner l'impression que seule cette bataille comptait dans mon esprit. Il n'en demeure pas moins que parmi mes harkis il devait se trouver quelques descendants de ces rudes montagnards qui en réussissant à contourner le MONT CASSIN firent exploser ce verrou de la ligne GUSTAV. Avec leur « matériel » traditionnel, ces brêles qui passaient là où tous les engins perfectionnés, chars compris, s'embourbaient.


 

Demeurait le problème de communication. Il a été partiellement résolu, du moins sur le plan militaire et celui de la sécurité par utilisation d'un sabir, mélange de berbère et de français, en partie parlé, en partie mimé. Il faut préciser qu'il se pratiquait surtout avec le harki de base car plus la personne avait évolué, ne serait-ce que pour avoir travaillé dans la MITIDJA, mieux elle parlait français. Et pouvait alors servir de relais, voire d'interprète avec la troupe. Il m'a néanmoins fallu mémoriser un certain nombre de mots usuels qui ne pouvaient que me faciliter la vie dans l'exercice de ma fonction.


 

En étant attentif, j'ai fait plusieurs remarques concernant le doublement de mots. Un mot prononcé une seule fois avait simple valeur d'information. Doublé, cela devenait un impératif : « chouf, chouf » par exemple devient, il faut absolument que tu voies, que tu regardes. Ou « goulou, goulou » (orthographe phonétique…), il faut absolument lui dire. Le ton de la voix était aussi très significatif. Le mot « roha » prononcé sur un ton neutre avec éventuellement un petit geste de la main voulait dire tu peux passer (lors d'un contrôle) ou tu peux partir, tu peux t'en aller, te retirer. La même expression pouvait s'appliquer aussi à un groupe. Prononcé sèchement avec un geste tout aussi sec signifiait dégage et vite. L'intéressé ne s'attardait pas. Prononcé très fort et violemment avec un geste ample signifiait fous-moi le camp. L'intéressé prenait ses jambes à son cou. Fort heureusement, le même mot pouvait avoir plusieurs significations ce qui nous facilitait la tâche. Le mot « chouf » était tout a la fois les verbes (voir, regarder, admirer, surveiller, guetter) , la fonction (le guet) et la personne (le guetteur).


 

Malgré tout, compte tenu de l'évolution générale en ALGERIE pendant toutes ces dernières années, il était difficile de savoir ce que les harkis pensaient, ni surtout ce qu'ils pourraient faire. Ils ne disaient rien mais n'en pensaient pas moins. Lors du départ de MARTINEAU, un harki lui a dit, sans aucune récrimination « Toi partir, rentrer chez toi. Nous couper cou ». Malheureusement, il avait vu juste. KHADIR m'a dit une fois « Si la compagnie quitte la crête (BOU ZEROU), je serai parti avant ». Alors comment pouvaient-ils se comporter avec nous ? D'autant que la situation d'une famille n'était pas toujours très claire. Un de nos harkis, KHACEM , un tireur FM, avait son frère chez les fellaghas. Ils devaient bien se rencontrer lors d'événements familiaux. Que se disaient-ils alors ? Le lieutenant PASQUIER, partant en opération de nuit, a plusieurs fois remarqué ce qui pouvait être des signaux lumineux émanant du camp ou du douar. Malgré enquête, ces faits n'ont pu être tirés au clair. Au moins une chose qui ne pouvait se faire à TIGHRET car le fort était en léger contrebas par rapport à un plateau. Et s'ils avaient été émis, ces signaux lumineux, depuis le mirador, quelle en aurait été la portée ?


 

A qui pouvions-nous faire une totale confiance ? Un harki voulant sauver sa peau pouvait fort bien déserter en commettant un acte d'une extrême gravité pour en tirer gloriole et faire oublier un ralliement tardif. Entre nous, ceux qui se sont livrés à de tels crimes n'ont même pas sauvé leur tête. Ils ont été traités comme de vulgaires harkis.


 


 


 


 

À suivre : TIGHRET 2


J.C.  PICOLET
 


 


 

 

 

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4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 18:20

 

                   AFFECTÉ AU 22ème  RI

1ère Partie 

 

PREAMBULE

 

 

 

  NB : Seuls les historiens, les journalistes ou ceux qui veulent écrire un jour leurs mémoires prennent la précaution de noter soigneusement tous les faits qui les concernent. Ce n'était pas mon cas. D'ailleurs, je n'ai jamais envisagé d'écrire quoi que ce soit sur le vécu de « ma » guerre d'Algérie. Mais quand j'ai découvert le blog créé par Michel pour le 22ème  RI, cela m'a semblé une excellente initiative, bien conçue et parfaitement réalisée. Aussi, après avoir pris contact avec lui, je me suis engagé à lui apporter de la matière pour enrichir son blog autant que  possible.

 

Malheureusement, je n'ai la mémoire ni des noms, ni des dates et pas toujours des visages, surtout un demi-siècle plus tard. Aussi, je vous prie de bien vouloir excuser mes oublis. Par contre j'ai la mémoire des faits ce qui me permet de me remémorer des événements qui m'ont marqué. Mais, comme par l'intermédiaire de Michel j'ai retrouvé Georges MARTINEAU, le radio qui a crapahuté avec moi pendant presque tout mon séjour à Bou ZEROU, je compte sur lui pour pallier mes défaillances.

 

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Je me présente, Jean-Claude PICOLET, né le 8 juillet 1937 à CLAMECY dans la NIEVRE. Monté à PARIS avec un bac « Math Elem » en poche, j'ai finalement été embauché par la BNCI en tant que rédacteur. Désireux d'obtenir un diplôme professionnel avant mon service militaire, j'avais sollicité et obtenu un sursis. Pour le conforter, je me suis inscrit pour des études en sciences économiques qui à l'époque dépendaient de la fac de… Droit. Par ailleurs, j'ai suivi les cours de la PMS, dans les fossés de VINCENNES.

 

Mes objectifs atteints, j'ai résilié mon sursis et été appelé sous les drapeaux début mars La-nouvelle--cole.jpg1960. Affecté à l'EMI de CHERCHELL en tant qu' EOR, j'ai pris le train à DECIZE, lieu de résidence de ma belle-famille, pour LAROCHE-MIGENNES, point de regroupement. J'ai été accueilli dans une caserne qui était une caricature de l'Armée. Bâtiments vétustes, délabrés; mobilier en fin de vie; soldats bornés, condescendants. Les « appelés » étaient, semble-t-il, tout comme moi, des individus incorporés directement dans des unités en ALGERIE. Une faune braillarde, grossière, vraisemblablement pour évacuer la peur qui les tenaillait.

 

Bien que hors sujet, je ne peux m'empêcher de raconter deux anecdotes qui m'ont conforté dans mon idée d'avoir voulu, avec la PMS, éviter un semestre en corps de troupe.

 

A mon arrivée, j'ai reçu un paquetage réduit pour le voyage. La tenue, une défroque aux origines incertaines mais ne pouvant remonter à la Grande Guerre puisqu'elle n'était pas de couleur bleue. Et, de surcroît, sale. Mais moins que la chemise qui présentait sur son col une bande noire, épaisse, ce qui m'a valu d'arriver à CHERCHELL le cou couvert de boutons. Ingénument peut-être, afin d'obtenir du linge moins sale, j'ai attiré l'attention des trouffions sur mon cas. Je vous laisse imaginer leur réponse. J'ose espérer qu’à CHERCHELL, toutes ces hardes ont été brûlées.

 

Evidemment, bien que mon séjour ait été bref, j'ai été désigné pour une corvée. Le nettoyage du réfectoire après un repas. Les tables, le sol étaient couverts de détritus. Tout a été déblayé vigoureusement avec les mêmes balais. Ceux-là même qui servaient aussi pour l'entretien de locaux encore moins ragoûtants…

 

EL_DJEZAIR.jpgLa traversée de la Méditerranée, 24 heures à bord du El Djezaïr, à fond de cale, avec des conditions d'hygiène inimaginables, m'a aussi laissé un souvenir impérissable.  En arrivant à l'EMI, j'ai cru avoir gagné le Paradis.

 

J'en suis ressorti, cinq mois et demi plus tard, avec le grade de sous- lieutenant. Et, bien classé, avec la double affectation que je désirais : un retour en France en ADL au 93e RI à COURBEVOIE. Le rêve pour moi qui, service terminé, reprenais mon poste sur PARIS. Mais dans un premier temps, pour un an, il me fallait rejoindre le 22ème  RI, « le régiment le plus décoré à titre posthume », m'a glissé à l'oreille un des officiers qui surveillaient le tableau des affectations. Et, je l'ai su plus tard, à COURBEVOIE, il ne restait que la musique. Le 93 était cantonné sur le plateau de Frileuse, proche de BEYNE, au fin fond de ce qui n'était pas encore les YVELINES.

 

 

 

TÉNES-GOURAYA

 

Après avoir bénéficié, dans ma famille, comme tous les EOR, d'une permission « post-CHERCHELLIENNE », bien méritée à mon avis après tant d'efforts déployés pour gagner la « barrette », j'ai rejoint l'ALGERIE début septembre 1960. Je n'ai absolument aucun souvenir de ce voyage, sinon que j'ai pris le train pour TENES.

 

 Arrivé de bonne heure, je me suis installé dans un compartiment vide en 1ère  classe et j'ai attendu tranquillement le coup de sifflet du départ. Quelle ne fut pas ma surprise de voir entrer dans le compartiment, au tout dernier moment, un colonel en tenue accompagné de quelques officiers. Je me suis détendu comme un ressort et, au garde-à-vous, je me suis présenté. Tous m'ont dit bonjour. Je me suis rassis.

 

Le train commençait à rouler quand un adjudant, un Algérien, s'est encadré dans l'entrée du compartiment et, après s'être présenté, a demandé au colonel, la permission de déposer sa valise dans le filet juste au-dessus de lui. Ce qui lui fut accordé sans la moindre réticence. Je n'en revenais pas. Que faisait cet adjudant en 1ère ?  Pourquoi tenait-il à déposer sa valise dans ce compartiment ? Pourquoi l'avait-on autorisé sans lui poser la moindre question ? Cette valise m'intriguait, je n'arrivais pas à en détacher mes yeux. Cela m'inquiétait aussi, je ne le cache pas. A un moment, n'y tenant plus, je suis sorti dans le couloir et je l'ai parcouru en regardant les voyageurs dans chaque compartiment. Puis je suis passé dans le wagon précédent et je suis revenu à mon point de départ pour faire de même dans le wagon suivant. Aucune trace de l'adjudant.

 

Franchement, je commençais à paniquer. Puis je me suis dit que si le colonel n'avait pas bronché, ni aucun officier de sa suite, c'est qu'il n'y avait rien à craindre. J'ai donc regagné ma place et j'ai essayé de penser à autre chose. Un bon moment après, le train commençant à ralentir pour entrer dans une gare, l'adjudant est revenu pour récupérer sa valise. Il a remercié, a salué et est parti. Je n'ai jamais su, et ne saurai jamais le fin mot de l'histoire. Mais je ne l'ai jamais oubliée.

 

TENES-vers-1970.jpgArrivé à TENES, j'ai été reçu par le colonel commandant le régiment, très brièvement, presque entre deux portes. Je m'étais à peine présenté que je me suis entendu dire que j'étais affecté au 1er  bataillon  basé à GOURAYA, que le convoi à destination de cette ville partait dans quelques minutes et qu'il fallait que je me présente de toute urgence au capitaine qui commandait le convoi. Ce que j'ai fait en pensant que l'accueil était, malgré l'urgence, pas très chaleureux. C'est le moins que l'on puisse dire.

 

Le capitaine, quant à lui, m'a fort bien accueilli, sans trop de protocole. Je dirais même chaleureusement. Il m'a posé quelques questions personnelles puis, avec un léger sourire, m'a demandé, à brûle-pourpoint, si j'étais muni des derniers sacrements. J'ai dû le regarder avec un air ahuri car il a franchement souri. Alors il m'a expliqué que très souvent le convoi était l'objet d'un attentat, une embuscade ou une mine. Une fois un fil de fer avait été tendu en travers de la piste pour tenter de décapiter le chef du char en tête de colonne. Fort heureusement, celui-ci a vu le piège et s'est recroquevillé dans sa tourelle.

 

La route de GOURAYA, sur une bonne partie de son parcours, n'était en fait qu'une simple piste. Lors du tremblement de terre d'ORLEANSVILLE en septembre 1954, de nombreux glissements de terrain s'étaient produits et avaient abouti dans la mer. La voie avait été rouverte au bull mais on n'avait jamais poussé les travaux plus avant. Ce qui donnait un terrain propice à la pose de mines.

 

Mais l'artificier fellagha avait une spécialité. Ses mines n'explosaient pas à la première pression. Il en fallait plusieurs. Aussi les convois étaient composés, en alternance de véhicules militaires et civils. Il était donc difficile de viser un véhicule précis. Ce capitaine m'a expliqué que récemment, sur la piste partant vers l'ouest, en sens opposé, une mine avait explosé sous un véhicule civil et que le chauffeur avait été tué en perdant ses deux jambes. D'ailleurs la dangerosité du parcours était si grande que le convoi était Morane-500---5.jpgsurvolé en permanence par un Piper pendant une bonne partie du trajet.

 

L'heure de départ approchant, le capitaine m'a offert aimablement sa place dans le command-car positionné à peu près au milieu de la colonne. En ajoutant que cela ne lui poserai aucun problème car il allait voyager dans une jeep. Aussitôt installé, le convoi s'est ébranlé. les véhicules roulaient à une vitesse modérée pour éviter les à-coups, chaque chauffeur s'évertuant à conserver les distances imposées.

 

La route n'était effectivement qu'une piste bordée sur sa droite par la trace verticale des travaux de déblaiement réalisés, ce qui offrait une bonne protection. Il y avait peut-être une demi-heure que nous roulions quand des coups de feu ont éclaté. Le talus avait pratiquement disparu et le convoi s'en trouvait exposé. Nous roulions au bas d'un glacis qui montait régulièrement, en pente relativement douce jusqu'à un bois proche de la ligne de crête. C'est de là que provenaient les tirs. Quelques fusils selon toute vraisemblance et même pas automatiques puisque les coups étaient espacés. Comme  l'embuscade se situait à au moins 500 mètres de la piste, cela semblait presque irréel et ne pouvait provoquer aucune perte humaine. Ni aucune panique. Une simple manifestation de mauvaise humeur destinée à rappeler une présence. C'était pour moi le baptême du feu. Mais sans gloire.

 

Mais dans le convoi, la consigne était stricte, tant pour les civils que pour les militaires, en cas de coups de feu, quels qu'ils soient, par application du principe de précaution, le convoi devait accélérer au maximum. Ce qu'il fit. Un peu plus loin, hors de la zone de danger. le convoi stoppa, il fallait dresser le bilan de l'escarmouche. Résultat, contre toute attente, un mort. Un appelé, un chauffeur de jeep, assis sur le bord au-dessus d'une roue arrière pendant que l'officier qui l'accompagnait avait pris sa place au volant. Il a été déclaré que ce garçon avait pris peur en entendant les coups de feu et qu'il avait sauté en marche. Roulant à terre, il avait été écrasé par le camion, en pleine accélération, qui le suivait. Cela m'est apparu comme une « bonne » version officielle. Mais je me suis toujours demandé s'il n'avait pas tout simplement perdu l'équilibre par un brusque coup d'accélérateur. Quoiqu'il en soit, c'était une bien triste fin.

 

Le convoi a ensuite repris sa route et je suis arrivé à GOURAYA sans encombre. Je me suis alors présenté au chef de bataillon, le Commandant LEDOUX, qui m'a reçu fort aimablement. C'était un officier de réserve en situation d'activité. Un ancien de la Résistance qui avait intégré l'Armée lors de la campagne de France, avait servi en Indochine, avant de se retrouver en Algérie. Le contact a été excellent et l'est resté pendant toute la durée de mon séjour. En fin d'entretien, il m'a signifié mon affectation à la 1ère  compagnie cantonnée dans le djebel à BOU ZEROU. Mon départ était organisé pour le lendemain, un convoi de cette compagnie étant attendu.

 

J'étais dorénavant plongé « dans le bain ». Mais que d'émotions pour cette première journée !



    BOU ZEROU

 

 

À mon arrivée, la 1ère  compagnie du 1/22e RI était cantonnée à BOU ZEROU sur une ligne de crête à 10/11 km à vol d'oiseau au sud de Bois Sacré, aux portes de GOURAYA, où était installé le 1er  bataillon. Cette ligne de crête, orientée Est-Ouest, domine, l'oued ES SEBT sur sa rive gauche. Elle était précédemment basée à LOUDALOUZE et avait gagné son nouveau camp en septembre 1957.

 

Il a été construit, ex nihilo, sur un mamelon culminant à plus de 800 m tout à côté de la La-piste-de-BOU-ZEROU-a-TAZZEROUT-photo-piste TIGHRET -TAZZEROUT. Il se répartissait en quatre niveaux. Pratiquement au départ de la voie d'accès qui partait de la piste, avait été élevée une tour qui devait à l'origine être une défense avancée mais n'était plus utilisée. Au deuxième niveau se trouvait, en quelque sorte, la place d'armes entourée de bâtiments. A gauche de l'entrée, l'armurerie puis le dortoir des harkis. Face à l'entrée, le dortoir des appelés. A droite de l'entrée, un bâtiment dans lequel cohabitaient le poste de garde et l'infirmerie puis, à angle droit le foyer, enfin perpendiculairement à lui, les 2 bâtiments des cuisines et des réserves.

 

Au troisième niveau avaient été construits, en ligne, avec vue sur la « place d'armes », 4 bâtiments dont un pour les officiers et les autres pour les sous-officiers et le bureau. Il existait aussi quelques cahutes réparties entre ces deux niveaux. Et, tout en haut, une tour radio qui servait également de tour de garde. Tous les bâtiments étaient construits en dur. Et le tout était entouré de barbelés assurant, sauf au sommet, une protection illusoire. Et même inexistante à l'entrée du camp puisqu'elle était béante ne disposant même pas d'un cheval de frise. Avoir installé l'armurerie à cet emplacement trahissait un optimisme béat.

 

Le camp était alimentée en eau par une canalisation provenant d'une source proche   . Le camp disposait aussi de l'électricité produite par un groupe Le-camp-de-BOU-ZEROU-photo-J.C-PICOLET.jélectrogène installé… dans la tour d'entrée pour une question de nuisances sonores. En cas de panne, ce qui arrivait fréquemment, il ne restait que les bougies.

 

Sur le papier, l'effectif était annoncé à 120 hommes. C'était généreux. Mais ce qui n'était pas dit, c'est que les sections n'étaient composées que de harkis, hormis, se comptant sur les doigts d'une main, quelques appelés et engagés « indigènes ». L'encadrement était réduit à sa plus simple expression. Les appelés du contingent assuraient les services : les chauffeurs, cuisiniers, boulanger, foyer, radios ainsi que l'armurerie et le bureau. Ces appelés se retrouvaient rarement sur le terrain.

 

Quand je suis arrivé la compagnie ne comptait qu'un seul officier, un lieutenant, son commandant. Et seulement 4 sous-officiers d'active : un adjudant à la 1ère section
retranchée dans TIGHRET, un sergent-chef à la 3ème  et 2 sergents-chefs qui ensemble jouaient (mal) le rôle de l'adjudant de la compagnie. Provenant des « RIMA », ils étaient en fin de parcours et devaient noyer leur chagrin d'être restés à un si faible niveau hiérarchique. Mais, comme ils l'affirmaient eux-mêmes « on ne monte pas vite dans l'infanterie de marine ». Il valait mieux ne pas faire appel à eux passé 10h. Et, surtout, ne jamais les emmener en opération.

 

 

 LES HARKIS

 

Il semblerait qu'ils aient toujours été nombreux dans cette compagnie. Mais à ce point, on frisait l'overdose. D'autant qu'ils n'avaient pas leur propre encadrement. Quelques rares caporaux et un sergent qui, lui, ne sortait pas. Il assurait leur intendance à BOU ZEROU. En outre, ils étaient analphabètes et ne parlaient pas ou très mal le français à quelques exceptions près. C'était le résultat de leur répartition sur le territoire. Un habitat dispersé dans des zônes retirées avec une faible densité de population. Dans les villes l'enseignement était assuré, mais comment s'y rendre à des heures et des heures de marche. Et, dans ces endroits perdus, où construire une école? Si loin de tout,qui aurait accepté d'en être l'instituteur? C'était un énorme problème de communication, ne serait ce que pour donner un ordre.                                                                           Par le passé, à la compagnie, des cours du soir avaient été dispensés dans le but d'améliorer la situation. Mais le résultat fut dérisoire. Certains arrivaient tout juste à signer leur nom en lettres majuscules sur les états de paie. Ce qui prenait un temps fou. Mais cela m'a valu aussi un incident qui a failli dégénérer.

NDRL-  Ici apparaissent les défaillances de la colonisation. Cette population n'avait pas été alphabétisée et ne savait ni lire ni écrire. Les militaires résolurent le problème en regroupant les familles près de leur poste, les coupants ainsi de leurs exploitations, mais était-ce la bonne solution?... 


Pour les opérations, les harkis recevaient des rations dites musulmanes. Un des miens avait réussi à déchiffrer « William Saurin » sur une boîte de conserve. Pour eux cela voulait dire « porc ». Cela déclencha une levée de boucliers et la section était décidée à Terrassement-pour-poser-la-cloture-photone pas sortir en opération. J'avais beau leur dire que ce n'était qu'une marque et que, dans la boîte, il y avait du bœuf et des carottes, ils ne voulaient rien entendre. Je leur épelais les lettres, ils ne me croyaient pas, bien qu'ils me connaissaient depuis plusieurs mois et m'appréciaient. Comme nous nous trouvions à la compagnie j'ai fait appeler le sergent harki qui savait lire et écrire. Il leur a expliqué. Le problème a été immédiatement réglé.

 

Précieux ce sergent. D'un certain âge il était considéré comme un sage, un ancien, un « CHIBANI ». En outre, vu son grade, rare chez les harkis, il était respecté. Il a été nommé sergent-chef sur la fin de mon séjour. Nous nous entendions bien. Un jour, il m'a invité à déjeuner à la cuisine harki. J'ai accepté avec plaisir parce que c'était un honneur. D'ailleurs, il n'était pas possible de faire autrement. Sinon c'était l'affront pour tous les harkis avec des conséquences imprévisibles. C'est ainsi que je me suis retrouvé avec lui, assis par terre, face à face, avec une cuvette entre nous deux contenant le plat du jour du chef. Munis d'une cuillère à soupe chacun, en discourant, nous avons tout consommé. Ce fut la gloire pour moi.

 

Il m'a été dit que le bataillon avait utilisé des supplétifs avant même que les harkis soient inventés. J'en avais un dans ma section, LOUMI DJILALI. C'était un de mes deux gardes du corps et mon ordonnance. Un cas ce LOUMI. Je serai amené à en reparler. Avec le plan CHALLE, leur recrutement a été poussé et progressivement ils ont remplacé les appelés du contingent qui manquaient du fait des classes creuses de 1939/1945. Il faut dire que le 1/22 était le parent pauvre du régiment puisqu'il était détaché dans le secteur de CHERCHELL. Nous étions en tout les derniers et, sur beaucoup de plans, les plus mal servis.

 

Mais ces harkis avait un statut particulier. 

Ils étaient considérés comme de simples supplétifs et non comme des militaires à part entière. En règle générale, ils ne résidaient pas dans le camp mais aux abords immédiats, en famille. Ils n'étaient appelés que pour les opérations et éventuellement pour les convois. Au moins dans la 1ère compagnie, le statut était tout autre. Certainement par nécessité car, sans eux, il n'y avait plus d'armée. Ils étaient incorporés dans les sections, vivaient dans le camp et respectaient les ordres. Ils étaient à disposition permanente du commandement. En apparence de simples soldats.



Pourtant, ils avaient un régime spécial. Ils étaient payés, à BOU ZÉROU à mon époque, autant que je m'en souvienne, un peu plus de 180 NF (le Nouveau Franc avait cours légal depuis le 1/01/1960) brut par mois, soit un peu plus de 160 NF net. En effet ils devaient payer la maigre pitance que l'armée leur livrait et la préparer. Ils disposaient pour cela d'un cuisinier harki. Les recettes variaient en fonction de ce qui était BOU-ZEROU-le-mechoui-3-photo-J.C.PICOLETdisponible. Mais le mode de cuisson était invariable. Dans un grand chaudron, il mélangeait tout ce dont il disposait et le faisait cuire au maximum. Le pain était aussi fourni en quantité raisonnable. Ce n'était pas gastronomique mais suffisant et pas cher. Ils étaient avantagés par rapport à la population car eux avait de quoi manger et, en plus, de nourrir leur famille.



Pour compenser ce service, les harkis originaires des différents douars du secteur, sauf de BÉNI ALI, avaient droit à de petits congés réguliers et rémunérés avec délais de route. Pour une large part, les harkis étaient d'anciens fellaghas qui s'étaient ralliés, mais sans arme… ou faits prisonniers et « retournés ». Mais la tâche était aisée parce qu'ils avaient été enrôlés de force par le FNL et qu'il était difficile de le refuser. Tout réfractaire était égorgé sur le champ. En outre, les autochtones étaient des Berbères qui exécraient les Arabes qu'ils considéraient comme des envahisseurs les ayant repoussés sur les djebels. J'y reviendrai.



Il existait aussi une race particulière de harkis qui étaient appelés « harkis fictifs ». Ils figuraient tous sur les états de paie des unités utilisatrices mais ne leur appartenaient pas tous. Ils étaient « rattachés », si on peut parler ainsi, à chaque niveau : bataillon, secteur et certainement au-dessus. A la compagnie, nous avons décidé d'avoir le(s) nôtre(s) aussi. Le recrutement était simple, quand un harki démissionnait ou malheureusement se faisait tuer, il n'était pas rayé des contrôles. Seulement déclaré comme tel. Sauf bien sûr celui que nous souhaitions conserver pour nous. Ce que chaque échelon devait faire également. Lors de la paye, le secrétaire conservait les fonds qui étaient rétrocédés sauf ceux que nous conservions. Le secrétaire signait l'état de la paie d'une empreinte légèrement « tournée » après avoir enduit son index d'un peu de terre. J'ai moi-même participé à ce genre de signature car j'aime rendre service. A la compagnie, cet effectif tournait autour de 4/ 6 personnes dont 1 ou rarement 2 pour nous. C'était d'autant plus facile que, bien évidemment, nous ne risquions aucun contrôle.



Mais à un moment ou à un autre un harki fictif disparaissait et nous n'avions pas forcément la relève. Le nôtre pouvait alors changer de niveau. Je ne sais ce que devenaient ces fonds. A la compagnie, ils étaient uniquement utilisés pour la troupe. Achat de jeux pour le foyer par exemple. Et même achat de casquettes Bigeard pour toutes les sections, donc y compris les harkis. A chaque fois que j'ai résidé à la compagnie, j'ai toujours vérifié la comptabilité de ce qu'il faut bien appeler « la caisse noire ».



 

 

LE SECTEUR



Le secteur de la compagnie représente schématiquement, sur le terrain, un quadrilatère de 10 km de côté du Nord au Sud et 20 km d'Ouest en Est. Ses limites s'appuient tout naturellement sur des «  frontières naturelles ». Au Sud et à l'Est, c'est le bassin fluvial Piste-BOU-ZEROU-TAZZEROUT-le-1040-a-l-hode l'oued ES SEBT qui débute à 1040, la ligne de crête, ligne de partage des eaux, qui surplombe l'oued sur sa rive droite. A l'ouest, partant de 1040, la limite de secteur « saute » l'oued BOU LARBI pour englober TAZZEROUT, une nécessité stratégique car ce douar était beaucoup plus proche de BOU ZÉROU que de la 3ème  Cie et avec une meilleur voie d'accès. Ensuite, la limite plonge vers le Nord, en suivant une ligne de crête qui aboutit à VILLEBOURG. La limite Nord est, quant à elle, quelque peu aléatoire. C'est une ligne O-E qui passe à proximité, au sud, de LOUDALOUZE, puis au pied de BÉNI ALI.



Mais, cette ligne Nord était aussi une frontière ethnique et linguistique. Au nord la population est Arabe, au sud, Berbère. Et de chaque côté on ne parle pas la même langue. A une exception près, peut-être, pour BÉNI ALI. J'ai remarqué que les harkis n'ont jamais aimé les habitants de ce douar. Je n'ai jamais remarqué cette même attitude dans les autres douars. Et ils ne devaient certainement pas être plus appréciés par le 1er  bataillon puisqu'ils ils étaient les seuls dans notre secteur à ne pas avoir constitué un GAD, car jugés « pas sûr » du tout. Je ne sais quelle langue ils parlaient. Et je n'ai jamais pensé à le vérifier.



La 1ère  compagnie était implantée sur deux sites : BOU ZÉROU et TIGHRET, une ancienne maison forestière qui avait été fortifiée, et une « annexe » à TAZZEROUT. Je serai amené à y revenir. L'ensemble était desservi par deux pistes. La principale qui La-piste-qui-dessert-TAZZEROUTphoto-J.C.reliait la compagnie au bataillon en passant par LOUDALOUZE. C'était la plus courte et aussi la plus sûre. Certainement de création récente car elle ne figure pas sur la carte de l'IGN de 1958, dressée à partir de relevés de 1957. La seconde, par TIGHRET, était nettement plus longue et beaucoup moins sûre car toujours en zone interdite. Cette piste, connue de longue date, se dirigeait également vers l'ouest pour desservir TAZZEROUT. Elle se prolongeait même au-delà et rejoignait la 3e Cie. Mais elle n'était plus entretenue et, de ce fait, peu voire pas utilisée. Néanmoins, comme j'ai pu le vérifier une fois, lors d'une visite d'amitié à la 3ème , elle était restée carrossable.



Ces pistes, quasiment des voies étroites, étaient dangereuses car la simple trace d'un bull, sans couche de base, sans aucun revêtement, avec emprise au maximum sur le djebel sans roches. En cas de très fortes pluies, les glissements de terrain étaient fréquents. A certains endroits, notamment l'intérieur des virages en épingle à cheveux, on élevait des murets, jusqu'à 2/3 mètres de hauteur, constitués de pierres sèches empilées sans liant. Il valait mieux ne pas rouler dessus. Sauf pour les GMC, extrêmement stables, qui étaient capables de prendre un virage avec une moitié des ponts-arrière dans le vide. Si un muret cédait, il était amélioré. Les pierres étaient alors placées dans des parallélépipèdes rectangles de grillage qui les maintenaient en place.



Les accidents étaient nombreux. Pendant mon séjour à TIGHRET, deux véhicules de la compagnie, venant nous livrer provisions et matériel ont quitté la piste. Le premier, juste après le col, un GMC a « loupé » un virage. Il est parti tout droit. Heureusement la pente n'était pas trop forte, une petite crête a canalisé le véhicule qui ne s'est pas renversé. Le chauffeur a gardé son calme et a réussi à le stopper à plus de 100 mètres de la piste. Les passagers sur le plateau arrière ont sauté en marche ou ont été éjectés. Ce GMC venait nous livrer un réfrigérateur à pétrole offert par la Fondation de Le-djebel-et-un-oued-pres-de-TIGHRET-phoLATTRE. Il a été éjecté aussi. Malheureusement, il est retombé sur la poitrine d'un harki. La cage thoracique écrasée, il est mort sur le coup. Les autres passagers n'ont subi que des blessures légères. On n'a jamais su la cause exacte de cet accident. Le chauffeur, au demeurant expérimenté, a soutenu que le volant s'était bloqué. A l'examen, aucune anomalie n'a été détectée. Certainement une faute d'inattention. Quelques mois plus tard, nous avons touché un autre réfrigérateur.



Le deuxième accident s'est produit sur la même piste, juste avant le col, toujours en direction de TIGHRET. Un Chevrolet, cette fois-ci, en livraison. Après un étroit virage intérieur en épingle à cheveux la roue avant gauche a empiété sur le muret qui a cédé, entraînant le véhicule dans le vide. Une chute d'une dizaine de mètres. Deux blessés graves, de nombreuses fractures, et plusieurs blessés légers qui ont été évacués rapidement. Cause de l'accident ? Le chauffeur conduisait les manches retroussées à moitié sur les avant-bras. A la sortie du virage, le Chevrolet ayant une cabine fermée, la poignée de la porte s'est engagée dans la manche gauche. Ne pouvant redresser, le chauffeur s'est affolé et au lieu de lâcher prise, il s'est cramponné à son volant et il est parti.



Mais à chaque chose, malheur est bon ! Bien évidemment, chaque accident permettait d'officialiser ce que nous ne retrouvions plus car justement ces objets étaient dans le camion. A la compagnie, il y avait un problème récurrent avec une trousse d'entretien d'une mitrailleuse Hotchkiss. Personne n'avait le souvenir de cette trousse et d'autant moins qu'il n'y avait pas et n'y avait jamais eu une telle arme. A chaque inventaire, c'était la marotte du colonel qui commandait le régiment, cette trousse refaisait surface. Eh L-oued-au-pied-de-TAZZEROUT-photo-J.C.PIbien! ne riez pas, nous venions justement de la retrouver. Comme le convoi, après nous avoir livré, devait poursuivre sur GOURAYA, la trousse avait été embarquée pour être restituée. Mais, manque de chance justement sur le camion accidenté. Les recherches entreprises dans le ravin n'avaient pas permis de remettre la main dessus. C'était une cause de bon aloi, elle a été acceptée. Et on n'en reparla pas!



Ces pistes avaient deux spécialités qui auraient presque demandé un permis spécial. Tout chauffeur digne de ce nom se devait de les avoir pratiquées. Les astuces pour réussir se transmettaient de bouche de chauffeur à oreille de chauffeur. La première se situaient sur la piste de GOURAYA à BOU ZÉROU passé LOUDALOUZE quand on attaque les premiers lacets, plutôt secs, du djebel, juste sorti d'un douar dont je n'arrive pas à retrouver le nom. Son chef s'appelait BOUHAMAMA et justement sa mechta se trouvait au pied de la pente. Pour éviter les lacets très serrés, les chauffeurs de GMC passaient tout droit sur une pente impressionnante. Seuls les GMC pouvaient le faire, les autres prenaient la piste. Et à la montée seulement. A la descente, sous son poids, le GMC aurait décollé et percuté de plein fouet la mechta de ce brave chef.



L'autre particularité était la curiosité de la piste à proximité du douar de TAZZEROUT. La plus connue, la plus spectaculaire aussi. La piste, à flan de djebel, dessinait un « Z » pour le franchir. Mais la roche dans laquelle elle avait été ouverte était complément éclatée en une multitude de pellicules. On pouvait la creuser à la main. Les virages étaient si peu larges que les GMC ne pouvaient passer sans moult manœuvres au bord du gouffre. Pour les éviter et aller vite, à la montée, le chauffeur parcourait normalement la partie basse du Z. Pour la barre transversale, il partait en marche arrière. Pour la partie supérieure, il repartait en marche avant. Pour le retour, la démarche était inverse. Excessivement impressionnant à regarder. Cela donnait la chair de poule. Avec le démarrage en côte, il y avait toujours un petit recul. Ce n'était pas grave car il y avait une marge de sécurité. Mais j'ai assisté un jour à une opération qui a failli mal tourner. Le chauffeur est parti nettement en arrière avant de se ressaisir. Les roues arrières étaient au bord du gouffre et la fin du plateau au-dessus. Mais plus un seul harki à bord. Ils avaient tous sauté, s'éparpillant comme une volée d'étourneaux.



La piste de BOU ZÉROU à TIGHRET, en début de séjour, donnait le frisson. Après, on s'y habituait. Elle était bordée de broussailles, buissons et autres arbustes en amont. De quoi se dissimuler pour des fells en embuscade. La vitesse était faible du fait des nombreux virages. Avec le talus, un tireur embusqué se serait retrouvé à la hauteur des harkis assis. Il aurait pu les abattre à bout portant. Je ne sais plus qui, mais un commandant de la compagnie a décidé, chut, surtout ne le dites pas, de tout brûler. Il n'y a jamais réussi malgré plusieurs tentatives. Aux grands maux les grands remèdes. Il a mobilisé les hommes du douar de BOU ZÉROU pour tout couper sur une largeur de plusieurs mètres à l'endroit le plus touffu. Et il a attendu que tout cela sèche. Ce stade atteint, il a ordonné d'y mettre le feu. Sans aucun résultat. Fâché, il a abandonné son projet et nous avons conservé cette sacrée végétation.



Et dire que, peu de temps auparavant, des véhicules de la 2e Cie qui regagnaient leur camp, ont été accrochés par des fellaghas. Le servant de la mitrailleuse du half-track, a tiré sur eux et mis le feu à la forêt dans laquelle ils se dissimulaient. La forêt a brûlé pendant quatre jours, illuminant le ciel nocturne. De BOU ZÉROU, nous voyions l'incendie. La température a dépassé les 45°. Une fournaise. Tout a été réduit en cendres. Ayant eu l'occasion de survoler cette zone en T6 quelques mois plus tard, j'ai pu constater qu'il ne restait plus rien. Pas le moindre moignon d'arbre. Seulement un tapis gris. Cela a amené le Bachaga BOUALEM, député du secteur, à intervenir au Palais Bourbon pour demander le versement d'indemnités à la population. Je pense que l'affaire a dû être étouffée puisque nous n'en avons jamais entendu parler. Ni des fells de l'embuscade, non plus, d'ailleurs.



Les pistes avaient aussi un inconvénient : la poussière. Une poussière fine avec une texture de poudre de riz, mais jaune. Un véhicule sur une piste laissait dernière lui un immense panache. Comme une queue de comète. Sur une ligne de crête, il était visible aussi loin que portait la vue. Aussi, en convoi, il valait mieux être devant. C'est pourquoi la jeep du lieutenant ouvrait toujours la piste. Les harkis sur les camions arrivaient à destination avec une couche de poussière, pouvant atteindre plusieurs millimètres, sur le visage. Cette poussière était présente partout. Elle imprégnait les treillis mouillés de sueur et s'y accrochait. Longtemps après la fin de mon service militaire, quand ma femme lavait les treillis perso que j'utilisais pour bricoler, il en sortait toujours un jus jaune. J'ai souvent pensé à l'état de mes poumons.







  LA POPULATION



La population de notre secteur était essentiellement composée de Berbères qui détestaient les Arabes de surcroît. Ceux-ci étaient pour eux les envahisseurs qui les avaient repoussés dans les djebels où ils vivaient depuis misérablement. Si les faits, remontant au VIIe siècle, avaient été oubliés, le souvenir perdurait. Ils n'aimaient pas les « PIEDS NOIRS », non plus, pour s'être frottés à eux quand, pauvres fellahs, ils louaient leurs bras pour les travaux agricoles. Mais, allez donc savoir pourquoi, ils aimaient bien la France et les Français.



Ces Berbères, dès la conquête, avaient été convertis à l'Islam. Ils étaient donc musulmans. Mais guère pratiquants. Durant mon séjour, je n'ai jamais vu un seul civil ou harki en prière. Quant au Ramadan, les harkis ne le respectaient que quelques jours. En outre, tous fumaient et buvaient de la bière, quand ils pouvaient se l'offrir. Cela ne devait pas les faire remonter dans l'estime des « bons musulmans ».



Une-famille-dans-un-village-de-montagne.La pauvreté des sols leur avait fait adopter un habitat dispersé. Chaque famille tentant de survivre sur son petit lopin de terre loin de tout et de tous. Les opérations militaires allaient bouleverser leur genre de vie.



Dès le début de la rébellion, les sergents recruteurs du FLN ont sillonné les campagnes. Ils se sont présentés comme des Libérateurs. Ils allaient chasser les Roumis et leur rendre leurs terres. Des Roumis, eux les fellahs, ils n'en avaient jamais vus sur leurs terres. Mais ils avaient la désagréable impression d'être de nouveau envahis. D'autant plus que les fellaghas étaient exigeants. Il fallait payer l'impôt, difficile quand on n'a pas d'argent, et surtout rejoindre leurs rangs. Et, pour convaincre, ils avaient un argument persuasif. Tout réfractaire avait la gorge tranchée, séance tenante, devant la foule rassemblée. Beaucoup les ont donc suivi. Plusieurs ont été égorgés.



Mais dans notre secteur, il y avait un village qui a refusé, fermement. LARIOUDRENNE. Le chef, un certain KHADIR. Un ancien sergent-chef dans un régiment de tirailleurs algériens qui s'était distingué durant la Seconde Guerre Mondiale pendant la campagne d'ITALIE. Médaille Militaire, Croix de Guerre, sûr de son autorité. Et un illustre inconnu osait lui dire qu'il n'était plus le chef et que c'est lui qui prenait sa place. Un véritable outrage. L'entretien se termina par un refus sans appel. Vraisemblablement en situation d'infériorité, les fellaghas se retirèrent, menaçants, en promettant une prochaine visite.



KHADIR, lucide, savait qu'il ne pourrait pas leur résister. Il lui fallait de l'aide. Elle ne pouvait provenir que de l'Armée française, sa seconde patrie. Il se pointa donc à GOURAYA et au chef de bataillon, médusé et suspicieux, réclama des armes. Mais à cette époque, cela ne se faisait pas. Pas encore. Il essuya un refus catégorique. Au mess qui a suivi cet entretien, je pense que les officiers se sont bien amusés.



Mais KHADIR était têtu. Pour prouver sa détermination et sa bonne foi, il attendit le retour des fellaghas et le moment venu leur tendit une embuscade. Sans aucune arme, il les fit prisonniers et les livra, avec armes et bagages, aux militaires. Il obtint des armes, des fusils et même deux PM, des MAT 49. Ce fut peut-être le premier GAD avant la lettre.



Par la suite, les fellaghas se vengèrent en tendant une embuscade sur la piste que les habitants empruntaient pour se rendre au marché de GOURAYA. Plusieurs furent tués dont le fils aîné du chef qui perdit son PM. Cette arme fut retrouvée sur le cadavre d'un fell tué au cours d'une opération. Elle fut restituée au village lors d'une cérémonie militaire spéciale.



Vint la mise en œuvre du plan du général CHALLE. Suite à sa boutade « Dans la population, le FLN est comme un poisson dans l'eau. Enlevez l'eau. » la vie des populations locales fut totalement et terriblement modifiée.



Dans le secteur de la 1ère  compagnie, depuis des temps immémoriaux, l'habitat était dispersé en raison de la pauvreté des sols. Il suffit de consulter la carte d'état-major de La-piste-et-la-paysage-vus-du-Bordj-sergl'IGN de l'année 1958 pour s'en convaincre. Elle est comme constellée de symboles de mechta. A mon arrivée, tout le monde était regroupé en 6 douars. Sur la ligne de crête du camp se trouvaient BOU ZÉROU et TAZZEROUT. Le regroupement de BOU ZÉROU avait été créé de toutes pièces. Il rassemblait tous les anciens habitants de la partie supérieure de l'Oued ES SEBT. TAZZEROUT était un douar où avait été transférés tous ceux qui étaient installés dans l'oued BOU LARBI à proximité de sa source. Plus au nord, quatre douars pratiquement alignés EST-OUEST en partant de TIGHRET. Tout d'abord BÉNI ALI puis LARIOUDRENNE et ensuite deux villages dont le nom m'échappe. Un face à LARIOUDRENNE sur l'autre rive d'un oued encaissé et enfin le village, dont BOUHAMAMA était le chef, proche de LOUDALOUZE.



Mais la différence de traitement entre les populations de la ligne de crête et celles du pied du djebel était grande. Les premières avaient tout perdu et pouvaient se retrouver à des heures de marche de leur ancienne implantation. Les deuxièmes plus concentrées avaient été plus rassemblées que regroupées et, de ce fait, demeuraient relativement proches de leurs anciens lieux de culture. Dans la journée, elles pouvaient les cultiver sans trop de contraintes. Au contraire des autres qui avaient interdiction de s'y rendre. Ce qui avait abouti à faire, de la piste de TIGHRET à TAZZEROUT, une frontière entre une zone interdite et une zone que l'on pourrait qualifier de contrôlée.



Les douars ne comptaient que quelques à plusieurs centaines d'habitants donc rien d'excessif. Je le sais d'autant mieux que j'ai procédé, peu de temps avant le référendum sur l'autodétermination, à un recensement dans cinq douars. TAZZEROUT ne faisait pas partie de mon enquête. Avec une petite escorte, je me suis présenté dans chaque douar muni de cahiers d'écolier et de crayons de papier soigneusement taillés. Le chef du village avait été préalablement informé de ma visite par un harki permissionnaire. Il devait réunir autour de lui un comité d'anciens chargés d'apprécier la justesse de l'information communiquée. Si le chef de famille était sur place, c'est lui qui venait. Le comité le contrôlait parce qu'il n'était pas rare qu'il ne se rappelle plus exactement du nombre de ses enfants. S'il n'était pas là, c'est le comité qui répondait, car il était impensable qu'une femme puisse se présenter devant nous. Au fur et à mesure, j'enregistrais noms et prénoms, âges, souvent estimés, et procédais au décompte.



J'ai pu ainsi faire un certain nombre de constatations. Tout d'abord, pour tous les douars recensés, il n'y avait que deux hommes qui avaient deux femmes. Car elles coûtaient fort cher et il fallait les nourrir. J'ai touché le problème du doigt quand un jour à TIGHRET, j'ai supprimé toutes les permissions des harkis, sur ordre du commandant du secteur, car il fallait fournir le maximum d'hommes pour une opération. Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir, sur sa demande, un harki en pleurs. Il devait se marier le lendemain et pour cela verser la dernière mensualité due pour la dot de sa femme. S'il ne le faisait pas, le contrat était rompu. Il perdait alors sa femme et tout ce qu'il avait déjà versé. Par curiosité, j'ai voulu en savoir plus. Il devait encore 50 NF. Il en avait déjà versé 300. J'ai donc désobéi aux ordres et l'ai laissé partir. Mais qui aurait pu s'en rendre compte ?



Néanmoins, je voulais vérifier la véracité de ses dires. Par la suite, lors d'un passage à BOU ZÉROU, j'ai interrogé le chef du village, un certain BOUADDI, sur les conditions de ce contrat, sans citer de nom, comme une simple information de portée générale. Il m'a confirmé que tout était normal. Y compris le prix soit 350 NF pour une jolie et (très) jeune femme « pas cassée ». Amusé, je lui ai demandé combien il m'en coûterait si je voulais en acheter une. Sans hésiter, en souriant, il m'a répondu 1000 NF pour un officier Roumi. Je lui ai alors demandé, en souriant aussi, s'il ne cherchait pas à me voler et si cette différence de prix n'était pas la commission qu'il se mettrait dans la poche. Sans se départir de son sourire, il a opiné de la tête. Ce qui signifiait aussi que c'était négociable. A l'époque, en tant qu'officier, pendant la durée légale du service, mais avec les diverses primes, dont celle de risque, ma solde se montait à environ 850 NF par mois. Non, ne rêvez pas, je n'ai pas conclu de contrat…



D'autres remarques tirées de ce recensement. Tout d'abord, le nombre d'enfants par couple n'était pas trop élevé. Ce n'était pas un contrôle des naissances, seulement la conséquence de la mortalité infantile. Ensuite, les hommes dans la force de l'âge étaient peu nombreux. Où étaient-ils, me direz-vous ? Je l'ai appris. Quelques uns en FRANCE, guère plus dans la MITIDJA. Ceux qui étaient encore chez les fellaghas, pas nombreux. Et bien évidemment les harkis, fort nombreux, eux. On pouvait s'en douter. Tous les morts ont aussi été déclarés. Des deux côtés, avec peu de pertes chez les harkis. Et ceux qui furent égorgés. J'ai souvent regretté de n'avoir pas conservé ces informations très instructives. Mais je n'ai jamais imaginé un seul instant que je pourrais en parler un jour.

 



SURVIVRE



Mais, de quoi vivaient-elles, ces populations ? J'en suis encore à me le demander !



En deçà de la piste les populations devaient continuer à vivre comme elles l'avaient toujours fait. Seul leur lieu de résidence avait été déplacé. Elles devaient certes respecter certaines consignes, mais leurs déplacements, de jour tout au moins, demeuraient libres. Elles pouvaient même se rendre au marché de GOURAYA. Il en allait tout autrement 1958-Poste-de-BOU-ZEROU-avec-le-155C-phopour celles installées précédemment au delà de cette piste. Et pire encore pour BOU ZÉROU que pour TAZZEROUT. Avant 1940, tout le djebel environnant était boisé. Des lions de l'Atlas, m'a-t-on dit, y vivaient. Tout a disparu depuis et la végétation qui subsistait était inexploitable. Le sol aussi car la terre arable avait été emportée. Et ses habitants ne pouvaient s'éloigner du regroupement. Il n'existait, quand il y avait un peu d'eau, que des jardinets, si on peut appeler cela ainsi, de quelques mètres carrés dans lesquels poussaient essentiellement des oignons. Pas de quoi survivre.



Certaines personnes possédaient quelques bêtes, surtout des chèvres, mais les pâturages étaient rares. Et les enfants qui les gardaient ne pouvaient s'éloigner, eux non plus. En outre, toute bête qui s'échappait devait être considérée comme perdue. Si une était retrouvée en zone interdite, elle devait être abattue aussitôt pour éviter qu'elle n'améliore l'ordinaire des fellaghas. Pourtant les harkis n'auraient jamais commis un tel crime. Sauf s'ils étaient trop loin de leur base, ils préféraient la ramener. Alors elle améliorait notre ordinaire.



A TIGHRET nous avons fait deux prises. Une fois, un âne. Mais il a été reconnu et Prise-de-guerre-en-zone-interdite-photo-rendu à son propriétaire. Et une vache, une toute petite vache, qui n'avait que la peau sur les os. Nous avons attendu un bon moment pour savoir si le propriétaire se manifesterait. Ce qui ne fut pas le cas. Comme personne ne la reconnaissait, elle passa à la casserole. Quelques jours plus tard, un harki de BOU ZÉROU, Ahmed BOUADI, revint de permission dans une colère noire. Cette vache était la sienne. Il ne l'avait pas reconnue et l'avait mangée. Cela amusa beaucoup les autres harkis. Heureusement quelques semaines plus tard, la chance lui sourit. Il lui a fallu des semaines pour s'en remettre. S'il ne s'en est jamais remis. J'y reviendrai plus tard. Une incroyable histoire.



Pour en revenir à BOU ZÉROU et TAZZEROUT, le meilleur moment était celui des récoltes. Les habitants étaient alors autorisés à se rendre en zone interdite sous la protection de la compagnie. Ils récoltaient les olives, les fruits des figuiers de Barbarie et les glands des chênes-lièges avec lesquels ils faisaient une sorte de farine. Les habitants de TAZZEROUT avait même une spécialité pour ces glands. Ils les entassaient dans des silos creusés à même le sol et les laissaient fermenter pendant plusieurs semaines. Cela dégageait une odeur épouvantable. Il n'était pas possible de manquer le douar, même de nuit, par temps de brouillard. Après séchage, ils en faisaient de la farine. Il va s'en dire que c'était les femmes qui remontaient, du fond de l'oued, les lourds sacs. Sur la tête. Avec parfois un bébé sur le dos ou sur la poitrine. Et même parfois, un dans le ventre. C'était ainsi. Depuis leur plus tendre enfance, elles avaient tout porté de la sorte.



La compagnie procédait aussi à des distributions de vivres mais uniquement à BOU ZÉROU. Du lait en poudre et de la farine. Elles étaient rares et peu abondantes. La valeur du contenu d'une boîte de conserve de 1 kg, genre petits pois, par personne. J'ai effectué moi-même 3 distributions. Il n'y en eut guère davantage. C'était des dons d'associations américaines. Tout le monde était présent et on faisait l'appel. Les femmes devaient venir puisque les hommes n'étaient pas là. Certaines belles-mères refusaient que leur bru les accompagne et proposaient d'emporter leur part. Je ne pouvais l'accepter car souvent elles la gardaient pour elles. Le chef du village était chargé de régler ces problèmes. Si la personne ne se présentait pas, sa part était perdue. Des belles-mères, malgré cela, refusaient que leur bru sorte.



Ce qui permettait de gagner un petit peu argent à BOU ZÉROU, c'était le charbon de bois. Beaucoup en produisaient. Pour le faire, il fallait un permis mais il y avait un trafic monstre. Le résultat, c'est que la forêt avait complètement disparu et qu'il ne restait que des arbustes, en voie d'extinction eux aussi. Mais comment concilier l'inconciliable ? Le charbon de bois était acheté par le chef du village BOUADDI qui possédait une camionnette pour le transporter à GOURAYA. S'il y avait un surplus nous le chargions, gracieusement, dans nos camions qui descendaient pratiquement à vide. Il se disait que la 3ème  Cie s'était octroyé le monopole de son transport dans son secteur contre une juste rétribution pour ses bonnes œuvres. Mais ce n'était peut-être qu'un ragot.



Sauf exception, BOUADDI ne réglait pas ses achats en espèces. Il ouvrait un compte à ses fournisseurs dans l'échoppe qu'il tenait à BOU ZÉROU et dans laquelle il vendait BOU-ZEROU-le-poste-avec-la-tour-d-entreetous les produits de consommation courante. Comme GOURAYA était loin, sans moyen de transport, la vente était pratiquement forcée. Et double bénéfice pour lui. BOUADDI était un personnage pas très sympathique, pas très net en affaires. Et peu apprécié des siens qu'il exploitait. Il avait une bonne côte auprès du bataillon pour fait de guerre. Attaqué par un fellagha qui voulait l'étrangler, comme il allait succomber, dans un dernier effort pour survivre, il avait dégoupillé une grenade et placée dans le dos de son agresseur, le tuant sur le coup. Bien sûr il y avait laissé sa main et la moitié de son avant-bras, mais il était vivant.. Cet acte héroïque lui avait valu une décoration. Les mauvaises langues, des gens du cru, dont des harkis, disaient que cette version des faits n'était pas tout à fait exacte. La bagarre n'avait pas eu lieu avec un fellagha mais avec un mari jaloux pour les uns, avec un associé escroqué pour les autres. Peut-être les deux. Seule la grenade était vraie. Les gens sont méchants à l'encontre de ceux qui réussissent dans les affaires.



Lors de la fin de mon séjour à la compagnie, BOUADDI est venu me voir. Il sollicitait mon aide car il affirmait que son acheteur à GOURAYA ne lui payait pas le bon prix pour le charbon de bois. Je me suis renseigné et cela m'a paru exact. J'ai donc accepté de défendre ses intérêts à la seule condition qu'il augmente, lui aussi, son prix d'achat à ses propres fournisseurs qui se plaignaient…de ne pas être payés par lui au juste prix. La palabre fut longue, ardue, mais il accepta puisque globalement il était gagnant. Par un prochain convoi avec BOUADDI et une livraison, j'ai rencontré son client. Celui-ci toussa un peu mais il accepta, vraisemblablement parce que ce marché était juteux pour lui et qu'il valait mieux ne pas se fâcher avec un militaire. Et d'autant moins qu'il a dû penser, pour agir ainsi, que j'étais dans le coup. BOUADDI m'a remercié mais devait quand même m'en vouloir. Par contre ma côte est montée en flèche à BOU ZÉROU.



Quand on analyse les moyens d'existence des populations on se dit que finalement le produit le plus rentable, le plus régulier, le plus sûr, c'était le harki. Sans d

oute possible, c'est lui qui faisait vivre le maximum de gens du secteur. Ce qui expliquait qu'il nous était facile de couvrir nos besoins en hommes. L'offre était abondante.



Il existait une autre méthode pour se procurer régulièrement, à bon compte, de la nourriture à BOU ZEROU. Mais il fallait montrer patte blanche. Une bonne demi-douzaine de familles avaient obtenu l'autorisation de venir récupérer les restes des repas, deux fois par jour, aux cuisines du camp. La quantité n'était pas toujours au rendez-vous mais il y avait toujours quelque chose à gratter. C'était de jeunes enfants, BOU-ZEROU-on-vient-au-ravitaillement-J.Centre 6 et 9 ans, un garçon et des fillettes, qui étaient chargés de cette mission. Je n'ai jamais pu savoir quels avaient été les critères de sélection à l'origine puisque personne ne le savait et qu'il n'en restait aucune trace. Et qu'il avait été décidé qu'il n'y aurait plus de nouveaux bénéficiaires. Autant que faire se peut en raison de mon affectation à TIGHRET, j'avais pris en charge deux fillettes, ACHOURA et ZOHRA. Ce que j'ai su à propos de leurs familles respectives n'a satisfait en rien ma curiosité. ZOHRA vivait seule avec sa mère pratiquement sans ressources. J'ai appris par le recensement que son père avait été égorgé par les fellaghas pour ne pas avoir voulu les suivre. ACHOURA vivait avec ses parents, avait une sœur mariée et un frère aîné chez les fellaghas, mais non combattant. C'est une certitude puisque ma section l'a fait prisonnier. Alors, les critères de sélection… Pour ce qui est de ces fillettes, et du frère, j'en reparlerai ultérieurement.



Sur le plan social, l'Armée ne faisait rien. A LOUDALOUZE, il y avait la SAS qui était accessible à tous. En fait, facilement accessible à nos deux seuls villages les plus proches. A BOU ZÉROU, il y avait une école mais elle était civile. Elle était installée, entre camp et douar, dans une baraque de chantier métallique y compris les portes, les fenêtres et les volets. Soit dit en passant, un four. L'instituteur était un civil, un jeune PIED NOIR d'ALGER. Il logeait dans son école et le GAD était chargé de sa sécurité. La compagnie l'autorisait à prendre ses repas avec les appelés et à fréquenter le foyer.



A TAZZEROUT, pour une raison inconnue, la compagnie avait détaché un appelé en tant qu'instituteur. Il occupait un petit bâtiment construit en dur, avec porte blindée, s'il BENI-BOUANOU-FRECHET-et-sa-classe-photo-vous plaît, qui à l'origine devait abriter un groupe de militaires chargés de surveiller le village lors de l'installation de la compagnie à BOU ZÉROU. Maintenant, il vivait seul, isolé, mais avait droit à un harki pour lui tenir compagnie. C'était jugé suffisant puisque le GAD, là aussi, assurait sa sécurité. Que pouvait-il bien faire de ses journées ? C'était une aberration. Une totale inconscience criminelle. Bien évidemment, il n'était plus possible de faire machine arrière sans que le douar vive cela comme une humiliation.



Pour en finir avec cette partie relative à la subsistance des populations locales, il faut signaler une tentative de reboisement. Comme la compagnie n'a jamais disposé de la Le-bull-trace-les-banquettes-pour-plantemoindre information, je pense que l'expérience a été menée sous l'égide de la SAS de LOUDALOUZE. Elle concernait la pente du djebel au sud de LOUDALOUZE mais dans notre secteur, au nord de la piste BOU ZÉROU-TAZZEROUT. Il avait été ouvert avec de petits « bulls », dans la pente du djebel, des marches de moins de 2 m de large qui suivaient les courbes de niveau, tous les 10 m de dénivelée environ. Ces plates-formes étroites, style sud-est asiatique, permettaient de freiner la descente des eaux donc de supprimer les glissements de terrain. En outre, elles avaient été plantées d'oliviers et de figuiers pour assurer un complément alimentaire à la population. Cette expérience échoua lamentablement, car dès le départ des ingénieurs agronomes, on laissa divaguer le bétail qui se précipita pour bouffer les plantations. On en resta là.



 

 



LES GAD



Les GAD, Groupements d'Autodéfense, étaient une des composantes du Plan CHALLE pour l'intérieur. Si on avait « vidé l'eau », il fallait la stocker pour la contrôler, « les Centres de Regroupement », et la défendre pour contrer toute tentative de récupération, « les GAD ». Mais, il faut bien le dire, c'était aussi un moyen pour « mouiller » les populations, pour les amener à collaborer avec nous et d'autant plus, que nous les aurions convaincues de notre volonté indéfectible de conserver, française, l'Algérie.



Sur les 6 douars de regroupement situés dans le secteur de BOU ZEROU, 5 étaient en GAD. BENI ALI, village proche de TIGHRET avait été écarté de cette structure. Je ne sais quels furent les attendus de cette décision mais ce dont je suis sûr, c'est que, jamais, au grand jamais, ses habitants n'ont demandé à en faire partie. Pour les avoir côtoyés durant quelques mois, je peux même affirmer qu'ils ne nous aimaient pas. Et d'autant moins que nous les obligions à se regrouper. D'ailleurs, il n'y avait à la compagnie aucun harki originaire de ce douar. Et il m'étonnerait qu'il y en ait eu ailleurs. Je l'aurais appris lors du recensement.



L'effectif du GAD pour un douar variait en fonction de l'importance de sa population, Groupe-d-auto-defense-secteur-de-Tighretce qui est une évidence, mais aussi du nombre d'hommes en âge de porter les armes demeurés sur place. Autant que je m'en souvienne, il variait d'une trentaine d'armes par exemple pour TAZZEROUT à 80 environ pour LARIOUDRENNE, une cinquantaine pour BOU ZEROU. Il faut préciser que les armes étaient affectées au village et non attribuées nommément. Ce qui permettait la rotation des effectifs et simplifiait notre gestion.



L'armement était composé de fusils de chasse et de fusils « de guerre », environ moitié-moitié. Comme nous ne disposions pas d'armes de chasse à l'inventaire et qu'elles n'étaient pas de première jeunesse, il y avait fort à parier qu'elles avaient été récupérées sur les fellaghas. Cela n'avait donc pas coûté cher à l'Armée française. Mais il avait un hic, un inconvénient majeur : nous n'avions pas de cartouches de chasse. Nous ne pouvions donc pas les réapprovisionner. Comme la vente en était interdite en Algérie, ce qui était compréhensible, il fallait les acheter, fort chères, au marché noir ou, solution le plus souvent retenue, les fabriquer. Cela donnait des munitions de piètre qualité, comme, fort heureusement, nous avons pu le vérifier à deux reprises. La poudre était vraisemblablement mal dosée et les chevrotines, interdites à la vente elles aussi, étaient remplacées par des petits bouts de plomb. Peu précises, leur efficacité laissait à désirer. Mais, au moins, cela faisait du bruit.



Les armes de guerre étaient aussi récupérées sur les fells. Elles étaient peu nombreuses et disparates et pouvaient poser, comme pour les fusils de chasse, un problème de munitions. Aussi, comme il fallait bien pouvoir faire le coup de feu de temps à autre, on nous livrait des LEBEL. En provenance direct des stocks de la Grande Guerre puisqu'ils reposaient toujours dans leur emballage et leur graisse d'origine. C'était une belle arme, redoutablement précise compte tenu de la longueur de son canon. Et comme les GAD étaient de bons tireurs… LARIOUDRENNE avait droit, en plus, à titre exceptionnel, à 2 PM MAT 49.



De temps en temps nous les entraînions au tir. Comme il n'était pas question de traîner des cibles avec nous, ni d'utiliser des bouteilles ou des boîtes de conserves vides qui Entrainement-des-GAD-au-tir-photo-J.C.PIétaient systématiquement récupérées, ils tiraient sur des pierres, équivalentes en taille aux boîtes. A 100/150 m, ils les manquaient rarement malgré une position non réglementaire, accroupis, assis sur leurs talons. Ils tiraient avec les armes utilisant les munitions en dotation au calibre 7,50 et 9 mm pour les MAT. Et évidemment les 8 mm pour les LEBEL. Nous en regorgions. Nous pouvions donc les alimenter copieusement. Beaucoup plus que ce qui était permis. Bah !



La mission des GAD était double. Tout d'abord et constamment, la garde de leur douar contre toute intrusion étrangère et dans la journée les abords immédiats pour permettre un peu de culture et le pâturage des bêtes. Ce qui était beaucoup plus vrai pour les villages à flanc des djebels que pour ceux de la crête parce que, pour eux, il fallait rester à vue. Ce service était gratuit. Mais ils devaient aussi fournir des hommes, sur demande, pour des opérations d'envergure, quelque soit le niveau de décision. Comme groupe-d-auto-defense-photo-J.C.PICOLET.les GAD devaient continuer à assurer la protection de leur douar, cela limitait l'apport à moins d'une centaine d'hommes au total pour la compagnie. Ce qui, néanmoins, doublait nos effectifs sur le terrain. Mais cela créait un problème de logistique pour la transmission des ordres et d'autant plus qu'ils n'avaient pas de postes radio, étant incapables de s'en servir. Les harkis, non plus. LARIOUDRENNE avait en outre une mission particulière, d'accord tacite. KHADIR fournissait une escouade à TIGHRET pour garder le fort, les armes, les munitions et les provisions en stock, sans oublier le boulanger afin de partir avec la harka au grand complet. Ceci, que le GAD participe ou non à l'opération. Pour toute demande de l'Armée, les civils étaient rémunérés. Je crois me rappeler 6 ou 7 NF par journée. Payés en espèces, une fois l'opération terminée, sur le front des troupes. C'est le chef du douar qui encaissait et redistribuait. Par contre, ils assuraient leur subsistance. S'ils passaient par BOU ZEROU ou, pour LARIOUDRENNE, par TIGHRET, on leur donnait une ration de pain dont ils étaient friands.




LA REBELLION


Le Plan CHALLE avait laminé la rébellion sur l'ensemble du territoire. Les frontières étaient pratiquement étanches et lors de tout franchissement du barrage, les EBR de la « herse » occasionnaient des pertes épouvantables. Les fellaghas de l'intérieur ne recevaient plus ni renforts ni approvisionnements de quelque nature que ce soit. Les grandes opérations d'OUEST en EST, comme « Courroie» en avril 1959 et « Cigale » en août et septembre 1960, qui ont concerné plus spécifiquement la Wilaya IV, balayèrent les troupes de l'ALN. Les effectifs des moudjahidines chutèrent de 40 à 50 %. Par ailleurs, les centres de regroupement et leur GAD privèrent le FLN de leur soutien et de leur source d'approvisionnent. Or ce soutien populaire lui était indispensable pour légitimer son action et vital pour la survie de ses combattants. Sur le plan militaire, la guerre était perdue pour eux.



C'est sans doute la raison, avec le mépris pour les planqués du GPRA, confortablement installés en TUNISIE, qui incita l'état major de la Wilaya IV à négocier l'arrêt des combats. En Juin 1960, SI SALLAH, commandant de la Wilaya IV, accompagné de son adjoint militaire SI MOHAMED et de son adjoint politique, LAKHAR rencontra à PARIS, le général DE GAULLE. Ils proposèrent une reddition avec conditions, pratiquement l'autodétermination, et SI SALAH se porta fort d'obtenir l'adhésion de la Wilaya III à cette accord. Le général refusa. Il exigeait une reddition sans conditions.



SI SALAH s'en retourna, mais négocia et obtint l'accord de la Wilaya III sur son projet. Pendant ce temps, SI MOHAMED avait retourné sa veste. SI SALAH fut arrêté et emprisonné par le FNL. Il fut tué dans une embuscade lors de son transfert vers la TUNISIE où il devait être jugé. LAKHDAR fut arrêté, jugé sommairement et exécuté. Une purge s'ensuivit qui toucha tant l'état-major des wilayas que les troupes sur le terrain. Les exécutions se comptèrent par centaines. Et même par milliers dans la Wilaya III. Pour le récompenser, SI MOHAMED fut nommé chef de la Wilaya IV. Il en profita peu. Par un heureux hasard, pas pour lui, il fut arrêté lors d'un banal contrôle d'identité dans une rue de BLIDA, ville dans laquelle était installé son état-major. Tentant de s'échapper, il fut abattu. Une fois encore, une « bonne » version officielle.



Sur le terrain, dans le secteur de GOURAYA, la rébellion était exsangue. Plus aucune unité régulière n'y était installée. C'était devenu une zone de refuge, de  repos. Et uniquement dans la partie SUD-EST, de part et d'autre des « frontières ». La zone était très accidentée avec un bon couvert végétal. Ce qui la rendait difficile d'accès et dangereuse, donc déconseillée pour une simple section. En outre comme elle était répartie sur plusieurs secteurs, une opération ne pouvait être organisée qu'avec la participation de tous. Elles étaient donc rares. Le bruit courrait qu'il y avait un « hôpital », il serait plus juste de dire une infirmerie, mais cela sonne moins bien. Pourtant, nous n'en avons jamais eu confirmation. Et jamais découvert quoique ce soit lors des opérations. Y compris pendant la « nomado » organisée à la fin de l'enseignement de Cherchell pour la section dont je faisais partie. On n'a jamais rien trouvé d'autre que des abris de branchages et abandonnés depuis longtemps.



Seuls subsistaient des non-combattants des deux sexes et quelques moudjahidines faiblement armés qui devaient tenir des relais en quelque sorte pour ravitailler ceux qui transitaient. Pour cela, il leur fallait s'approvisionner et comme la population des douars leur était interdite et qu'elle avait tout juste de quoi se nourrir, il ne leur restait que le marché de GOURAYA. Comme le plan CHALLE prévoyait d'entretenir une insécurité permanente pour ceux qui restaient accrochés à leur djebel, nous les pourchassions. Nous connaissions les jours, ceux du marché, nous devions trouver les pistes et tendre des embuscades. De petits groupes seulement car nous n'avions affaire qu'à quelques porteurs se déplaçant de nuit en colonne. Deux hommes armés marchaient en tête pour ouvrir la piste. S'ils ne possédaient qu'un fusil, le premier était sacrifié. Notre objectif se résumait à les intercepter et à récupérer le(s) fusil(s). Nous y parvenions de temps à autre, peu souvent, il faut le dire.



Dans ces conditions, le moral des fellaghas était au plus bas. Il fallait le leur remonter coûte que coûte mais efficacement. La méthode étaient toujours la même et simple : liquider les traîtres potentiels. Un prétendu « Docteur Rouge » y excellait. Nous ne connaissions rien à son sujet. Ni qui il était, ni d'où il venait, ni quel était son rayon d'action. Une ou deux fois par an, il faisait sa tournée et liquidait les mauvais combattants. Nous n'étions même pas sûr qu'il existait vraiment, qu'il n'était pas une simple rumeur destinée à faire réfléchir tous ceux qui étaient prêts à quitter le navire. Aucune action n'a jamais été entreprise contre lui car, si ce qui se disait était vrai, il devait tuer plus de fellaghas que l'Armée française.



Pourtant, il ne fallait pas baisser la garde. Tout laisser-aller ne pouvait qu'être sévèrement sanctionné. Ce qui fut vérifié à TIGHRET. Une embuscade, en pleine journée, sur la piste montant à la tour radio qui se solda par un tué, un libérable, et la perte d'un fusil. J'aurai l'occasion d'évoquer ce drame ultérieurement plus en détail.



Mais le plus terrible, c'était le « commando zonal ». Bien que réduit à une vingtaine d'hommes, il frappait à coup sûr après une longue préparation. Pour ne pas attirer son attention, il valait mieux ne pas répéter régulièrement les mêmes manœuvres, sinon cela équivalait à signer son arrêt de mort. Composé de combattants expérimentés, bien armés, bien équipés, connaissant parfaitement le terrain, il était redoutable. Et ce n'était pas une légende. J'ai pu m'en rendre compte personnellement. Je m'en expliquerai le moment venu.





La 2ème SECTION



Lorsque je suis arrivé à BOU ZEROU, la compagnie était commandée par un lieutenant en instance de mutation. Je l'ai, en fait, peu connu compte tenu de la mission qui me fut confiée et de mon hospitalisation suivi d'une convalescence. Il était le seul officier. La compagnie disposait de 3 sections à effectif quelque peu réduit, guère plus de 25 hommes, avec une quasi absence des appelés du contingent. La 1ère  section était basée à TIGHRET commandée par l'adjudant-chef MAILLET. Les deux autres étaient cantonnées à la compagnie. La 3ème  était commandée par le sergent-chef BOURDON. Le plus haut gradé de la 2ème  était un sergent ADL, DAVID. Bien évidemment le lieutenant me la confia.



Je suis resté une quinzaine de jour à la compagnie pour que je puisse faire connaissance avec mes hommes qui, à part DAVID et le radio était tous des harkis. Comme dans les autres sections d'ailleurs. Et en grande majorité d'anciens fellaghas, recrutés de force par le FLN, qui s'étaient ralliés ou avaient été faits prisonniers et retournés. Le lieutenant m'a longuement parlé du secteur, des douars, des harkis, des hommes, de la vie au camp, des opérations. Un tour d'horizon complet et instructif.



Il m'a aussi raconté un événement qui s'était déroulé plusieurs mois auparavant. Rétrospectivement, j'en ai eu froid dans le dos.



À cette époque, un fellagha s'est rendu, avec son arme, à la compagnie. Cela n'avait rien d'exceptionnel compte tenu du moral dans les djebels. Mais avec une arme, c'était rare. Il fut dirigé sur le PC du bataillon où il fut longuement interrogé pour comprendre ses motivations. Tout paraissait crédible. Considéré comme sûr, il fut remis à la compagnie. Le lieutenant le prit comme ordonnance et sur le terrain portait le poste radio. Il le testa aussi en laissant en évidence des munitions ou de l'argent, soigneusement comptés. Rien ne disparut. Le temps passa et le lieutenant relâcha sa surveillance. Ce prisonnier devait à terme, pouvoir être intégré comme harki.



Brusquement un soir, vers 18 h, un harki tout excité força la porte du lieutenant et lui affirma qu'il n'avait plus, lui, ainsi que les appelés et quelques harkis, que 2 heures à vivre. Le lieutenant encaissa le choc et, sans perdre son sang-froid, organisa sa défense. Il intima l'ordre à quelques appelés de gagner discrètement l'armurerie, de Tighret-groupe-d-auto-defense-J.C.PICOLEs'armer avec les FM et d'attendre ses ordres. Par ailleurs, il fit sonner le rassemblement pour les deux sections prétextant un départ imminent en opération. Ce qui était tout à fait plausible. Les sections se rangèrent en bon ordre devant les arbres du foyer, aux ordres. Alors les appelés jaillirent de l'armurerie et mirent les harkis en joue. Le rallié et quelques meneurs furent arrêtés et placés sous bonne garde. Six au total me précisa-t-il. Les autres harkis furent, tout simplement, renvoyés dans leurs chambrées et consignés, sous surveillance toutefois.



Le harki qui avait vendu la mèche s'appelait LOUMI. C'était un engagé de la première heure qui n'était pas du secteur. Il venait de celui de la 3ème Cie. Pour une raison que je n'ai jamais pu connaître, il n'a jamais accepté d'y être transféré. Au fil des jours, il avait remarqué d'étranges comportements, des apartés auxquels il ne participait jamais. Suspicieux, il avait cherché à comprendre et découvert le pot aux roses. Le rallié était en fait un commissaire politique du FNL qui avait décidé de faire déserter les harkis de la compagnie avec armes et bagages. L'ALN avait tant besoin d'hommes et de matériel. Et, le plus incroyable, c'est qu'il y était presque parvenu. Le départ était bien prévu pour 20 heures afin de profiter de toute la nuit pour couvrir la fuite et gagner un lieu sûr, comme cela se pratiquait couramment chez les fells.



Les meneurs furent transférés le lendemain au bataillon puis remis à la Gendarmerie.



Cette histoire me laissa médusé mais quelque peu incrédule. Le lieutenant aurait-il inventé cette histoire ? Mais alors pourquoi ? Une mauvaise plaisanterie ? Il paraissait pourtant si sincère. Il m'était difficile de m'informer. Il n'était pas possible de rappeler aux harkis leurs erreurs passées. Ni de me renseigner au bataillon sous peine de faire passer mon lieutenant pour un mythomane s'il avait tout inventé. Et moi pour un imbécile d'avoir colporté de telles sornettes. Mais je n'ai jamais vraiment cru à cette histoire. Comment ces Berbères dont on m'avait tant rebattu les oreilles, après s'être ralliés, auraient-ils pu changer à nouveau de camp, aussi rapidement, au moment même où le FNL était partout en perte de vitesse. Ou alors, il fallait être devin.



Bien évidemment, quoi qu'il en soit, j'ai pris officieusement comme gardes du corps LOUMI et CHERKI, un autre harki qui devait monter avec lui dans la charrette. En déplacement, CHERKI marchait devant moi, LOUMI derrière. Cela ne valait peut-être rien mais, au moins, me rassurait. Car, il faut bien le dire, ces harkis prêts à déserter, et dans quelles conditions, c'était maintenant les miens. Aussi durant tout mon temps de présence, je n'ai jamais eu une confiance aveugle en qui que ce soit.







     A SUIVRE..........



 Jean Claude PICOLET.

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24 juin 2009 3 24 /06 /juin /2009 13:42

UNE STATION RADIO GONIOMETRIQUE AU SOMMET DU CAP TENES

 

 

En 1957, le phare du Cap TENES, et le sémaphore étaient protégés par les fusiliers marins.

  

Pour les besoins du contrôle de l’espace aérien et  l’aide au positionnement et guidage de nos appareils en vol, la décision fut prise par l’armée de l’Air, d’implanter au Cap TENES, une station  Radio équipée de matériel de Goniométrie. Elle serait tenue par une unité d’aviateurs dépendant de la Z.D.A. 903.

 

A cet effet, un camp de base  fut construit sur le flanc « Est » au pied du Cap TENES, à peu près au même niveau que le phare, et à quelques distances de celui-ci. De même, la tour de guet située au sommet du Cap fut agrandie et réaménagée pour y loger une vingtaine d’hommes, et y installer la station de radio goniométrie. L’ensemble formé par ces deux postes, « station basse » et « station haute» reçu la dénomination de « point sensible AIR de TENES ».

 

Dès 1957,la construction d’une piste fut engagée pour relier le pied du Cap TENES à son sommet.

 

L’aménagement d’une Drop Zone quelques dizaines de mètres sous le poste AIR,  permettait aux hélicoptères d’assurer si nécessaire, autrement que par la piste, l’approvisionnement au sommet du Cap.  La protection de ces deux sites, des plus sommaires, se limitait à l’empilement de sacs de sable entourés de quelques rangs de fil barbelé et avec sur chaque site une mitrailleuse 12/7.

 

Le jour, les aviateurs se savaient surveillés par des « chouffs » souvent des bergers, leurs déplacements étaient espionnés. La nuit, les sentinelles de la station haute, apercevaient des signaux lumineux dans le djebel. Prisonniers de leurs instructions leur enjoignant tant de ne pas s’éloigner de leur poste que de mener des actions offensives, les aviateurs  ne pouvaient que se tenir sur la défensive. Fin janvier 1959, ils eurent de nuit,  à repousser  une  attaque de la station haute comme ils eurent  à épauler lors d’un harcèlement effectué  de nuit, les marins du sémaphore.  Suivant un cycle irrégulier, tous les 7 à 10 jours, la garnison de la station haute, était relevée et rejoignait pour récupérer avec plus d’aisance, la station basse .

 

C’est lors de l’une de ces liaisons, le 25 septembre 1958 que l’unité descendante fut prise dans une embuscade, où 5 aviateurs furent tués.  Parti depuis la station basse  à la tête d’une quinzaine d’hommes, l’adjudant chef CHAPOULAUD qui commandait « le point sensible AIR»,  mis les assaillants en fuite  sauvant ainsi le reste du groupe.

 

Le 9 janvier 1959, le convoi de ravitaillement des aviateurs  de retour vers la station basse, fut attaqué sur la route reliant TENES au Cap. A l’issue des combats on releva ce jour là les corps de 7 militaires tués, 6 aviateurs, un fusilier marin, plus un civil  gardien du phare. Alertés par les échanges de tirs, les gardes mobiles en poste près de l’ancienne gare de TENES  accoururent en renfort à bord de leurs véhicules blindés, contraignant les fells à s’enfuir. Ce jour là, l’adjudant chef CHAPOULAUD, trouva héroïquement la mort.  L’encadrement de l’unité du Cap TENES fut alors renforcée par l’arrivée d’un capitaine et de trois sous officiers des commandos parachutistes de l’air.

 

Parallèlement, le 1er R.E.P. et le commando « VIET » de TENES nettoyèrent le secteur. De chasseurs, les fellaghas furent transformés en gibier. En s’autorisant à passer à l’offensive les aviateurs dont ce n’était pas la mission, entraînés par les parachutistes, puisèrent dans l’action la force et l’audace de celui qui prend l’initiative. L’atmosphère dans les deux stations en devint plus confiante. Certaines liaisons avec TENES pour le  ravitaillement, purent en partie être marginalement  assurées par un petit bateau, sécurisant ainsi ces déplacements.

 

Mais l’évolution des techniques radio et des matériels, ne justifiaient déjà  plus le maintien de ces postes de goniométrie, et fin février 1959, sur décision du commandement de la ZDA 903, les installations radio électriques, et goniométriques, furent démontées et enlevées par hélicoptère. L’ensemble du détachement AIR reçut l’ordre d’évacuer les lieux.

 

De leur côté les fusiliers marins quittèrent le phare du Cap TENES, où ils furent remplacés par une unité du 22ème Régiment d’Infanterie. Ils furent toutefois maintenus dans le sémaphore.

 

 

 

            Michel FETIVEAU avec la collaboration de Michel BRETAGNOL qui occupa le poste AIR.

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17 mars 2009 2 17 /03 /mars /2009 15:28

         EMBUSCADE DE DUPLEIX BOU YAMENE

du 28 FEVRIER 1957

Où deux de mes camarades Robert BORIES et Paul LAFITTE décédèrent

 4èmesection 2èmeCompagnie du 1/22ème R.I. basé au camp de BENI BOU HANOU

 

Tragique destin pour ces copains

 

 Dans la nuit du 27 au 28 février1957, au camp de BENI BOU HANOU,  une grenade offensive piégée dans le réseau de barbelé, installé autour du camp, explose.

Notre  camarade Paul LAFITTE cette nuit là, est de garde au poste face à l’explosion, aussitôt il  réagit en tirant en direction de l’incident, toute la section rejoint alors les postes de combat.

Nous pensons tout de suite à une intrusion dans le camp, mais il n’en est rien, l’explosion de la grenade a du être provoquée par un chacal attiré par la nourriture.

 

Au rapport le lendemain matin, le sous lieutenant « PASTEAU », félicite « LAFITTE » pour sa bonne réaction, et lui dit : par manque d’effectif,  je ne vous avais pas autorisé à aller chez le dentiste, vous  prendrez aujourd’hui le convoi  pour aller vous faire soigner,  vos camarades prendront votre  tour de garde.

En effet son absence déséquilibrait le planning de garde, car nous étions juste le nombre suffisant pour prendre deux heures de garde chaque  nuit.

Paul LAFITTE prit donc le convoi du 28 février 1957 qui devait tomber en  embuscade sur la piste de BOU YAMENE   à  DUPLEIX, blessé il fut transporté à l’hôpital « MAILLOT « où il décéda le 06 mars 1957.

J’ai retrouvé sa tombe au cimetière d’Orgemont à ARGENTEUIL, 50 ans après. 

Un autre camarade Robert BORIES, permissionnaire, pris ce même convoi, pour rentrer en FRANCE. Il fut aussi tué dans l'embuscade.


 Texte de Claude ROCHARD.




 

 

L’EMBUSCADE DU 8 DECEMBRE 1956

Le 2 mai 1956, je suis incorporé au 93ème Régiment d’Infanterie, camp de Frileuse78 contingent 56/1B., à la « CA2 »  compagnie d’élèves gradés.

Pendant six mois je reçois, ainsi que mes camarades, l’instruction de base de tout militaire, puis l’instruction pour accéder aux grades de caporal et de sergent. Je ne devais pas être assez motivé pour le commandement militaire, puisque je suis resté 2ème classe, pendant tout mon service militaire.

Le 2 novembre 1956, après avoir vu partir les rappelés, c’est à notre tour de partir pour l’Algérie, nous prenons le train à la gare de Versailles Chantier, pour le camp de transit de Sainte Marthe à Marseille.

Le 4 novembre 1956, nous embarquons sur le « Ville d’Alger », et nous débarquons le 5 novembre à Alger. Ensuite le transport se fait par le rail, d’Alger jusqu’à El Affroun, où des camions nous attendent pour nous emmener à VILLEBOURG, petit village situé sur la côte entre TENES et CHERCHELL.

Nous sommes affectés, au 1er  bataillon du 22ème régiment d’Infanterie en ALGERIE, et nous restons à VILLEBOURG pendant environ un mois. Nos tâches dans ce camp consistent essentiellement aux travaux d’aménagement du camp, tranchées, confection de frises de barbelés, installation de mirador, patrouilles de nuit, et escortes de convois.

 

Le 8 décembre 1956,  nous apprenons que le scout-car blindé où se trouvaient cinq de nos copains de GOURAYA, partis en escorte de protection du véhicule d’un aumônier?, est tombé en embuscade, sur la route Alger Oran.

 

Voici les faits non officiels, tels qu’ils nous ont été rapportés à l’époque :

Les soldats Jean Marie DELCOUDERC, André GOURBANEL, Michel HAUZA, Jean Pierre SICH, Aimé MARTY, qui se trouvaient à bord d’un scout-car blindé, en escorte de protection d’un aumônier sont tombés en embuscade près de la ferme MESSELMOUN.

Au cours de l’attaque, leur véhicule se serait renversé dans le fossé, les H.L.L. après avoir récupéré les armes, auraient arrosés l’engin blindé d’essence, y auraient mis le feu, et nos camarades seraient morts carbonisés.

Je ne les connaissais pas personnellement, mais d’après ce qui nous a été rapporté, ils étaient arrivés depuis peu de temps en Algérie.

Si j’apporte un commentaire sur cette embuscade, c’est parce que je fus désigné, avec une quinzaine de camarades, pour escorter le convoi qui devait transporter leurs dépouilles à l’Hôpital de BLIDA, où les honneurs militaires leurs furent rendus.

Je mets quelques réserves sur les circonstances décrites dans mon commentaire, qui comporte peut-être des erreurs ou des omissions, sauf pour l’accompagnement des corps à Blida où j’étais présent.

Je n’ai aucune information précise, concernant le sort de l’aumônier, qui circulait dans un autre véhicule, si des camarades ont des renseignements plus précis sur cette attaque, qu’ils n’hésitent pas apporter leur témoignage.

Cette pénible mission, survenue, seulement un mois après notre arrivée en Algérie, fut notre première confrontation avec la mort de camarades, la deuxième confrontation aura lieu trois mois plus tard, avec la mort de 28 autres camarades, tombés dans l’embuscade de Dupleix le 28 février 1957 dont Paul Lafitte, et de Robert Bories, de notre section.

Hommage à mes amis morts au combat, nous ne devons pas les oublier!

Claude ROCHARD.

 







 

 

 

 

 

 

 










Documents communiqués par Albert ROUSSEL.




             Document communiqué par  Claude BOURGOIN.

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15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 18:27

LE PHARE DU CAP TENES

 

Le phare du Cap Ténès est un magnifique édifice construit vers 1863. Il est classé monument historique. Implanté à la pointe du cap d’où il surplombe la mer d’une cinquantaine de mètres, il est situé  à l’extrémité d’un promontoire rocheux qui culmine à 640 mètres. Au dessus de lui un sémaphore le domine, et au sommet du Cap une tour de guet que l’on appelait en 1957 la Tour Romaine couronne l’ensemble.

J’ai eu l’occasion à trois reprises de m’y rendre pour assurer la protection de la garnison du phare.

La première fois en mars 1957, pour une mission de protection du convoi de ravitaillement qui était assuré par les fusilliers marins du phare. Des renseignements laissaient craindre une embuscade sur le chemin du retour, et l’on m’avait demandé d’accompagner et d’assurer la protection du convoi. Après avoir longé le port de TENES, la route  très étroite  montait rapidement dans des bois et  taillis, les arbres formant au départ une voûte au dessus de nous.

Très sinueuse elle serpentait à flanc de colline, une quarantaine de mètres au dessus de la mer tout le long de la côte. J’avais disposé un half-track en tête, deux GMC blindés, le convoi de ravitaillement, un GMC blindé, et un half-track de queue. Quelques tirs à priori avec la mitrailleuse de 30 du premier half-track, puis on abordait une zone de petites pinèdes qui me semblait plus dangereuse, et propice à une embuscade. Je fais stopper le convoi, et je pars avec les 2/3 de mon groupe en ratissage sur les 100 mètres qui surplombent la route. C’était la première sortie de ma harka, et avec leur fusil de chasse, les harkis ne disposaient que d’une vingtaine de cartouches . Je les déployais en éclaireurs de tête et après environ un kilomètre de marche très difficile, quatre ou cinq coups de fusils éclatent en tête du groupe. Tout le monde se couche, et la fusillade s’étant arrêtée, je m’approche du groupe des éclaireurs de tête pour obtenir des renseignements. C’est alors que je vois déboucher hilares un groupe de harkis avec deux porcs-épics qu’ils venaient de tuer. Bien évidemment je leur remontais les « bretelles » et les invitais fermement à ne plus recommencer. Toutefois je les autorisais à conserver leur gibier, mais déclinais l’invitation d’aller le déguster .

Je demandais aussitôt par radio au convoi de me rejoindre, pour nous rendre ensuite sans autre incident au phare. Ce dernier était distant d’environ 5 ou 6 kilomètres du port de Ténès.

A cette occasion, je fus invité à le visiter. C’était une véritable place forte entourée de très hauts murs, avec une cour intérieure décorée par des arcades . On y pénétrait par une double porte fortement renforcée, les véhicules de la garnison stationnant à l’intérieur du phare. L’officier me fit visiter la salle des machines où trônaient les groupes électrogènes, dont l’un fonctionnait en permanence. La pièce était d’une propreté méticuleuse, et les cuivres brillaient. Le retour sur Ténès fût sans incident.

Ma seconde visite au phare se situe en avril ou mai 1957, un violent tremblement de terre aux environs de 13 heures avait fortement secoué la ville de Ténès et ses environs. Moins violent que celui de septembre 1954 qui avait détruit la ville d’Orléansville, ainsi d’ailleurs que les immeubles de la caserne Lavarande , et le mess des officiers à Ténès, il avait fait tout de même quelques dégâts. Au mess, la vaisselle dansait , les lustres se balançaient dangereusement , et nous nous étions réfugiés sous les tables. Ce tremblement de terre avait entrainé un glissement de terrain à environ un kilomètre du phare , et la route sur une centaine de mètres avait disparue dans la mer. J’avais donc été chargé avec une unité réduite du génie (deux hommes , un camion avec une remorque et un bulldozer ) de reconstruire cette route.

Le phare était inaccessible, et notre premier travail fut de rétablir rapidement un passage provisoire pour permettre à nos véhicules de circuler. J’avais installé mes groupes en protection du chantier, et vers 18 heures je pus rejoindre le phare avec tous mes véhicules. Là, je fus moins bien accueilli que la première fois, en effet je pensais pouvoir installer tout mon monde à l’intérieur du phare , seuls le bulldozer  et les deux militaires du génie furent accueillis, et l’on me signifia fermement qu’il fallait que je me loge ailleurs. On préservait l’essentiel pour reconstruire la route, et pour les autres, ils devaient se débrouiller. Nous avions bien prévu les toiles de tente, mais dans un environnement aussi hostile, et dominé de toutes parts par la montagne, ce n’était pas l’idéal. Or au passage, j’avais repéré à environ 500 mètres du phare, un village de regroupement pratiquement neuf d’une quinzaine de pavillons, où vivaient seulement trois ou quatre familles. Mon choix fut rapidement fait, on s’installait dans les pavillons libres. Je rencontrais aussitôt les familles pour les rassurer, elles nous reçurent très aimablement, en nous offrant le café . A ce sujet un caporal de ma section que j’ai rencontré récemment, me rappelait que je lui avais imposé de ne pas refuser ce café pour ne pas les vexer, et avec  du dépôt au fond de sa tasse , il avait fait un réel effort pour me satisfaire.

Je répartissais le plus largement possible mon effectif dans les pavillons disponibles. Nous n’avions pas de barbelés, rien pour nous protéger, rapidement tout le monde se mit au travail pour construire des postes de combat. Nul besoin de commander, tout le monde travaillait pour assurer sa propre protection. Comme nourriture nous avions des rations Européennes pour une semaine, et des jerricans d’eau. Les nuits furent difficiles dans cet environnement sauvage, et je me levais à chaque relève de sentinelles pour m’assurer que tout se passait bien. J’en avais installées trois dans des postes de combat, et une quatrième, la nuit tombée, au sommet d’un pylône métallique d’une vingtaine de mètres de hauteur, avec une plateforme en tête équipée d’un garde corps, accessible par une échelle à l’ intérieur du pylône. Je ne sais pas à quoi servait cette installation qui ressemblait aux supports utilisés actuellement par les PTT pour y installer leurs antennes. J’ai passé quatre jours et trois nuits sur ce site, le jour en protection du bulldozer, la nuit en assurant notre propre protection. Toutes les fins d’après midi, j’accordais un moment de détente à mon petit monde, la moitié du groupe en protection, l’autre moitié descendait par des chemins de chèvres prendre un bain au pied du phare, et vice et versa. Nous profitions de l’occasion pour améliorer l’ordinaire avec des pêches à la grenade offensive. Nous pêchions principalement des daurades .

Durant quatre jours nous avons pu tout en protégeant nos collègues du génie, admirer le paysage grandiose du Cap Ténès. De nombreuses compagnies de perdrix rouges s’envolaient à notre passage, et un grand nombre de vautours, profitant des courants ascendants, planaient en permanence très haut au dessus de nos têtes, le spectacle était magnifique.

Mon troisième passage au phare aux environs de la mi juillet 1957, fut motivé par une attaque nocturne des H.L.L., et on me détacha avec ma section à nouveau trois jours pour assurer la protection de la garnison. Je m’installais cette fois encore dans le village de regroupement, et chaque jour nous avons patrouillé et ratissé, dans tout le secteur. Je contrôlais toutes les mechtas et les populations situées à proximité du phare. Nous sommes également montés au sommet du Cap Ténès où nous avons découvert la tour de guet. A cette occasion je rencontrais une équipe d’ouvriers qui travaillaient à la construction d’un chemin à flanc de montagne pour accéder au sommet. Pour abattre la roche, ils utilisaient de la dynamite, et je me suis toujours demandé si une partie de ces explosifs, ne partait pas à la rébellion ?……

Dans notre petit village, sans aucune protection, nous étions je pense, plus vulnérables que la garnison du phare dans son blockhaus . Cette fois ci encore, je regagnais Ténès sans encombre.

Il n’en fut pas de même le 25 septembre 1958, où cinq aviateurs de la garnison du phare furent tués dans une embuscade entre le poste "AIR" situé au sommet du Cap TENES  et le camp de base implanté près du phare, et le 09 janvier 1959 au retour d'un convoi de ravitaillement, où à nouveau 7 aviateurs furent tués, ainsi que Mr DOMINICI le gardien du phare.

Le sous lieutenant CAMUS de la 7èmecompagnie du 2/22 Régiment d’Infanterie signale, qu’au début de l’année 1959, il est affecté avec son groupe à la protection du phare du Cap Ténès. Je ne sais pas s’il logeait à l’intérieur du phare ou s’il occupait comme moi le village de regroupement ?…. Toujours est-il qu’il déclara : « le phare du Cap Ténès….. au bord de la mer, sur un rocher déchiqueté, j’allais avec mes compagnons de solitude, subir les tempêtes de printemps tout en demeurant sur un qui-vive de bon aloi »

Le sergent Pierre RABAUD pris le commandement de la garnison du phare début juillet 1959, en remplacement d'un sous lieutenant muté comme instructeur à l'école de sous officiers du 22ème RI à POINTE ROUGE. Les gardiens du phare s'appelaient à l'époque : SOLER et GARCIA, ainsi qu'un Algérien dont il ne se souvient plus du nom, qui habitait un douar à proximité du Cap TENES. La garnison comptait en tout et pour tout, 3 métropolitains et 12 appelés ALGERIENS du contingent. L'armement était très rudimentaire, 3 " MAT 49 ",  12 fusils " GARANT " et une caisse de grenades. La peur était présente tous les jours, et la tension très forte. Heureusement il n'y eut aucune attaque. L'approvisionnement du phare depuis les embuscades du 25 septembre 1958 et du 09 janvier 1959 était assuré par un petit bateau de pêche du port de TENES, ainsi  que le transport des hommes de la garnison. Pierre RABAUD fut libéré le 05/12/1959.

                                                                                                                               Le phare du Cap Ténès et son environnement : c’était sauvage, c’était beau, c’était grandiose….. mais à cette époque, c’était stressant et dangereux.

 

Michel FETIVEAU. 

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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 21:28

Pierre LAGAILLARDE en Mission au 22ème R.I. à TENES

 

 

Début Mars 1957, le sous lieutenant Pierre LAGAILLARDE, s’est vu confier une mission par une haute autorité militaire d’ALGER, dans le secteur de TENES et D’ORLEANSVILLE.

Personnellement, je l’ai rencontré et connu au mess des officiers de TENES, où il avait le privilège de prendre ses repas à la table des officiers supérieurs.

Je me souviens de bribes de conversations enflammées où il était question du Général de GAULLE, et où un vieux Commandant Pétainiste faisait connaître son désaccord.

A l’époque jeune « Aspirant », j’avais tout juste vingt deux ans, je ne m'intéressais pas beaucoup  à la politique.

Lorsque le 1erjuin 1958 le Général de GAULLE est investi comme Président du conseil avec les pleins pouvoirs, ces conversations me revinrent à l’esprit, et je compris que son arrivée au pouvoir, n’était pas dûe au hasard, mais quelle avait été mûrement préparée.

Pierre LAGAILLARDE sillonna tout le secteur, rencontrant vraisemblablement tous les Commandants de Bataillons.

Sanglé dans sa tenue de léopard, béret rouge sur la tête, poignard fixé dans son fourreau juste au dessus de son "rangers", revolver au ceinturon ,il avait fière allure .

Après les repas il rejoignait les sous lieutenants  à leur table, et les soirées se prolongeaient bien arrosées. Il n’était pas ennemi de la joie. A plusieurs reprises, nous l’avions interrogé sur sa mission, mais il détournait toujours très habilement le sujet pour s’attaquer à des sujets plus frivoles.

Son séjour au régiment fût d’une trentaine de jours, et il disparu, comme il était venu…….



       Michel  FETIVEAU.

 
ALGER, devant un cordon de parachutistes, l'adieu de LAGAILLARDE à ses troupes.




La réddition de LAGAILLARDE à ALGER.


La photographie couleur est extraite d'un ouvrage intitulé " La France contemporaine - La guerre d'Algérie"

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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 09:01

Le Capitaine François de L’ESPINAY, aumônier général d’ALGERIE

 

En août 1957 une brusque rage de dents me contraignait à consulter Charles ARRIGUI le sous lieutenant dentiste du 22ème RI à TENES. Son diagnostic, une dent de sagesse à extraire !… Dans notre unité le matériel sanitaire était plutôt désuet, et il préféra pour cette intervention me diriger sur l’hôpital MAILLOT à ALGER.

Le lendemain matin j’embarquais dans le convoi du courrier pour rejoindre ORLEANSVILLE, puis j’empruntais l’INOX jusqu’à ALGER où, je rejoignais immédiatement l’hôpital MAILLOT. Très rapidement un capitaine dentiste m’examinait et décidait mon transfert en salle d’opération. L’extraction se passa ainsi sans douleur, et je me réveillais une ou deux heures plus tard en pleine forme, dans une chambre individuelle, avec un lit paré de beaux draps blancs dont j’avais perdu l’habitude depuis déjà de nombreux mois. Je demandais au premier infirmier qui me visita si je pouvais maintenant repartir. Il me répondit que le praticien m’avait prescrit trois jours d’hospitalisation !….  Je n’avais pas l’intention de moisir à l’hôpital, et je me procurais rapidement un annuaire pour appeler l’aumônerie générale dont les bureaux se trouvaient place BRESSON, et l’aumônier général François de L’ ESPINAY un ami. Ce dernier me promit de venir à mon secours et quelques heures plus tard, il débarquait souriant dans ma chambre avec : une prescription pour mon dentiste, des calmants, l’autorisation de sortie, et le maintien des trois jours d’hospitalisation. Je pouvais donc rester deux jours à ALGER.

Sur le parking nous retrouvions sa Peugeot 403, et rapidement on rejoignait BOUZAREAT sur les hauteurs d’ALGER où il logeait. Il m’expliqua qu’il avait racheté une maison close, et qu’ainsi il avait accompli une bonne œuvre en fermant cet antre du diable.

Les chambres minuscules, n’étaient meublées que d’un lit, d’une chaise, d’un porte Francois-de-l-ESPINAY-a-BOUZAREAH.jpgvêtement et d’un lavabo. Elles s’assimilaient parfaitement à la cellule d’un moine.

Les repas étaient pris en commun, officiers et simples soldats à la même table, avec en invités quelques prêtes et séminaristes de passage.

Je l’interrogeais sur ses activités, et il m’expliqua qu’il voyageait dans toute l’ALGERIE pour visiter les prêtes et les séminaristes en poste dans les unités. Il partait toujours seul au volant de sa 403, ne voulant pas mettre la vie de son chauffeur en danger. En cas d’embuscade, il n’y aurait qu’un mort déclarait-il en riant très fort.

Durant les deux journées que je passais chez lui , il mit à ma disposition un chauffeur, et une « traction avant » pour visiter ALGER. J’étais malgré tout un peu inquiet dans cette grande ville craignant toujours un attentat. Il n’en n’était pas de même pour mon chauffeur habitué à circuler tous les jours.

François de L’ESPINAY rayonnait la joie, parlait fort, souriait toujours, ce fût pour moi un rayon de soleil dans la grisaille de cette guerre d’ALGERIE, et je rejoignais le 22ème RI à TENES les batteries complètement rechargées.

 

            Michel FETIVEAU.

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