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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 16:17

                                                                                  Ecrit par Gérard Marinier

 

 

 

A 71 ans, il est retraité d’un important groupe d’assurances. Membre de le FNACA depuis plus de 40 ans, il appartient au comité de Melun ( Seine et Marne ) et il garde le contact avec les hommes de son ancienne section . Officier en Algérie, il nous relate  quelques épisodes de ce qui a été pour lui l’apprentissage du commandement.

      

Vous appartenez à la classe 53 mais vous n’avez été incorporé qu’en 1955. Pourquoi ?

 

J’ai commencé des études d’opérateur géomètre à la suite desquelles j’ai dénoncé le sursis que j’avais obtenu. J’ai donc été incorporé au 1er régiment du Train à MONTLHERY où j’ai fait mes classes du 15 août au 15 octobre 1955 . Quand on a demandé des volontaires pour suivre le peloton de brigadier, j’ai suivi les autres, bien que je ne me sentais pas de vocation particulière. Après cela, et dans les mêmes conditions, j’ai suivi le peloton de maréchal des logis, puis les EOR à Saint MAIXENT. Là, c’était dans l’infanterie. Comme il y avait des besoins urgents d’encadrement en Algérie, cette formation a été très rapide. Le 15 septembre 1956, je suis sorti aspirant et , avec trois bons camarades de la section, nous avons choisi la même affectation en ALGERIE pour essayer de rester ensemble. Nous avions demandé le 2ème bataillon du 22ème Régiment d’Infanterie qui devait se trouver à COLLO. Après avoir débarqué tous les quatre à ALGER le 30 septembre, nous avons appris que le 22ème RI ne se trouvait pas à COLLO, mais à ORLEANSVILLE où nous sommes arrivés par le train le lendemain. Le Général de BREBISON nous a reçus tous les quatre car nous étions les premiers officiers appelés qui arrivaient dans la 9ème Division d’Infanterie qu’il commandait. Le 22ème RI avait son PC à TENES. Mais là, le Colonel nous a séparés et affectés dans quatre compagnies différentes.

Moi j’ai rejoint la 8ème compagnie commandée par un ancien légionnaire rescapé de DIEN BIEN PHU et qui lançait sans arrêt des opérations, de jour comme de nuit. Cette compagnie de combat était composée de 4 sections de rappelés plus une section de commandement. Le 1er novembre, les rappelés mariés sont rentrés, et à la fin du même mois, les autres en ont fait autant. Les premiers appelés ne sont arrivés qu’au début de novembre. Je me suis ainsi retrouvé seul à la 8ème compagnie avec seulement une section. Très vite, un sous lieutenant d’active est venu prendre le commandement. Et puis, une deuxième section d’appelés est arrivée et les effectifs se sont complétés petit à petit. Contrairement à ce  que l’on a souvent entendu dire, ces premiers appelés n’étaient pas du tout en rébellion vis à vis de l’autorité militaire.

 

En tant qu’ officier, de quels types de missions avez-vous été chargé et quelles ont été vos premières réflexions ?

 

- Le premier dimanche après notre arrivée en Algérie, nous avons eu une alerte. Un goumier avait été assassiné dans le bled. Ce tirailleur algérien en permission avait été enlevé par les fells dans la matinée. C’est sa famille qui, ne le voyant pas revenir, a averti la gendarmerie qui nous a à son tour alertés. Nous avons monté une opération pour tenter de le retrouver   Après avoir ratissé la forêt et au moment où nous allions abandonner, sa famille a trouvé son cadavre égorgé au fond d’un oued. J’en ai été très marqué.

Ensuite, une très grosse opération s’est déroulée dans le secteur de BORDJ-BAACH, ancien fortin de la colonisation. Une bande de rebelles faisait de la pénétration auprès de la population et cherchait à s’implanter. Ces hommes étaient habillés avec des bleus de chauffe. Nous avons monté une opération au niveau du bataillon et les rappelés les ont accrochés. Une quarantaine de rebelles ont été tués, des armes et des documents récupérés, mais beaucoup d’autres fells ont réussi à s’enfuir. Ma section en a tué un qui tentait de s’échapper au fond d’un oued. Moi, j’étais un peu en réserve et je n’ai pas eu le baptême du feu cette fois là. Curieusement, j’étais un appelé qui commandait des rappelés mais cela ne m’a posé aucun problème. Tous ces anciens étaient plus âgés que moi mais tout s’est très bien passé. Au cours de cette opération, nous avons eu de notre côté un tué et quelques blessés. Je me souviens qu’afin de pourchasser les fells, nous avons utilisé des canons de 75 sans recul ainsi que des bazookas. Tout cela s’est déroulé à CAVAIGNAC où je suis resté jusqu’en mars 1957.

 

Que s’est-il passé ensuite ?

 

- Avant que les rappelés ne soient tous partis, j’ai été chargé de monter un camp, que l’on a appelé Oued AMELIL, à 30 km de CAVAIGNAC. Avec une section de rappelés de la 8ème compagnie et une autre de la 7ème, et avec un lieutenant rappelé lui aussi, nous avons monté un poste en plein bled, de façon à pouvoir faire à la fois du renseignement et un contrôle de la population qui se trouvait dans le secteur. Les mechtas étaient éparpillées, les gorges de l’oued ALALLAH se montraient dangereuses, les pistes infectes, les pipers nous balançaient le courrier, ce n’était pas vraiment la joie. D’autant plus qu’en novembre, c’est la saison des pluies. Pour manger, nous avions un stock de ration plus la roulante. Nous logions dans des tentes protégées par des murettes que nous avions rapidement construites. Bien que ce poste ait été très mal placé, il n’a jamais été attaqué. Pourtant nous étions dominés de tous les côtés par les montagnes et, comme il y avait dans le secteur une katyba d’une centaine d’hommes, nous aurions pu être harcelés.

- Dans les 3 semaines durant lesquelles je me suis trouvé là, nous n’avons pas été inquiétés. Il fallait en même temps vérifier les identités, contrôler les couffins pour voir s’il n’y avait pas d’armes dedans et je dois dire qu’après une semaine à ce rythme, les gens faisaient un grand détour pour éviter le passage près du poste. A la fin on ne voyait plus personne. Ce camp a été agrandi, fortifié, mais je n’ai pas connu ce qui s’y est passé ensuite. Plus tard, j’ai su qu’une véritable route avait été construite par le génie. Cette expérience a été très intéressante pour moi parce qu’il a fallu monter ce camp de toutes pièces en même temps que nous faisions des opérations et recherchions des renseignements sur le terrain. Quand nous interrogions les gens dans les villages, ils n’avaient jamais rien vu. Des hommes habitaient encore les mechtas et, lorsque nous faisions de grandes opérations et que nous arrivions avec notre convoi, les anciens combattants qui avaient fait 14-18 et 39-45 arboraient leurs médailles sur leurs burnous. C’était vraiment la grande amitié. Après, une fois que les katybas se soient implantées par la terreur, ces hommes devaient leur obéir, couper les pistes, scier les poteaux….. Mais au départ, je le répète, leur amitié me paraissait sincère.

 

Nous nous trouvions à la limite de la willaya 4, de l’OUARSENIS et de la willaya 5, de l’ORANAIS. Dans chaque willaya, il y avait une katyba. Parfois elles se réunissaient pour monter ensemble une embuscade. C’est la raison pour laquelle le 22ème RI a eu autant de coup  dur .   On  y  a ,  en   effet, dénombré 272  morts entre 1956 et 1962. Le régiment a beaucoup dérouillé.  Nous  avons  entrepris de multiples opérations mais elles n’aboutissaient  pas toujours  car le  téléphone  arabe  fonctionnait très  bien.   Les  populations  qui  devaient  donner  des  renseignements  aux  fells  jouaient  le jeu. Il  y  avait  des  signaux  d’alerte lumineux  ou  par  fumée.  Cette situation a duré tout l’hiver 1956-1957, à  la  suite  de quoi le commandement a  demandé que l’on  dissémine les unités plus largement sur le terrain.

 

Vous avez donc quitté CAVAIGNAC à ce moment là. Où vous a t’on envoyé ?

 

- En mars 1957, j’ai été déplacé à CHASSERIAU, petit village ou il n’y avait qu’une brigade de gendarmerie. Avec ma section, j’ai été à nouveau chargé de monter un poste. Le maire du village a mis à ma disposition son école désaffectée et nous nous y sommes installés. Moi j’ai occupé le logement de l’instituteur. Il a fallu fortifier ce poste de façon à éviter d’être harcelés, surtout la nuit. Avec 25 hommes et la proximité des gendarmes, je devais faire face à la population incertaine qui se trouvait tout autour. Nous n’avions pas de radio pour les liaisons avec la compagnie et nous devions nous contenter du téléphone civil. Nous sommes restés là durant 3 mois. J’avais également pour mission de faire des patrouilles tout autour du village pour bien faire voir que l’armée française était présente. Nous devions aussi protéger des exploitations agricoles isolées, par des patrouilles de nuit, car les colons avaient quitté leurs fermes pour se réfugier au village. Le jour, ils travaillaient dans leurs fermes mais ils n’y dormaient plus ? Lors de ces patrouilles, nous changions à chaque fois d’itinéraire et d’horaire pour éviter les embuscades. Nous assurions aussi la garde du marché du village, en accord avec le maire qui pour cette raison, nous ristournait 10% du droit payé par les marchands. Nous avions donc un peu d’argent frais pour améliorer l’ordinaire. Nos contacts avec les colons ont toujours été très bons mais nous avions beaucoup de mal à avoir des relations suivies avec les Algériens dispersés dans les douars. Il y avait des passages de bandes qui faisaient pression sur les populations. Quand les gendarmes venaient nous voir le matin, c’était pour nous annoncer que des Algériens avaient été assassinés dans leurs douars. Il fallait alors les accompagner pour constater les crimes commis par les fellaghas durant la nuit. Ces hommes étaient égorgés ou brûlés, simplement parce qu’ils avaient résisté aux fellaghas. Quant aux autres , terrorisés, ils ne disaient plus rien. Un jour, le général de BREBISSON a atterri en hélicoptère pour venir voir mon poste. Il m’a félicité en me disant  « c’est un véritable petit bordj, lieutenant, félicitations » J’étais content parce que les murettes étaient tirées au cordeau, avec des meurtrières efficaces et que tout était parfaitement ordonné. Quelque temps après, le général a fait savoir que ce poste serait destiné au PC du 42ème RA. J’ai donc dû retourner dans ma compagnie à CAVAIGNAC. Nous étions en juin 1957.

 

Vous voilà donc de retour à CAVAIGNAC. Mais votre savoir faire en matière d’installation de postes vous a valu d’autres tâches. Lesquelles ?

 

- Je suis d’abord parti en permission pendant 15 jours. Après 6 mois dans le grade d’aspirant, j’étais devenu sous lieutenant et au retour, le lieutenant m’a envoyé en plein djebel pour m’ installer sur un autre piton, complètement à l’écart du village de MONTENOTTE. Ce piton, désigné par la « cote 541 », devait être aménagé. Le capitaine avait mis à ma disposition un bulldozer, de manière à l’araser afin que toute la compagnie puisse y tenir. Nous nous sommes donc retrouvés dans un camp que l’on a appelé Bordj TAOURIRA. A partir de là, le bulldozer montait chaque matin pour araser le piton. Comme j’étais géomètre, le capitaine m’a dit : « Il faut vous débrouiller pour construire une piste ». J’ai alors construit une piste en zig zag. Le capitaine m’a dit : « C’est bien, car lorsque nous serons là haut, nous pourrons prendre sous le feu de défense l’ensemble de la piste et empêcher l’accès du poste ». Deux sections surveillaient le travail du bulldozer et assuraient la protection. La section VERLEY et la mienne.

- Le 7 juin, j’ai dû me rendre à CAVAIGNAC pour aller chercher des papiers et du ravitaillement. Le lendemain, 8 juin, je me suis joint au convoi remontant, avec le colonel qui voulait voir nos travaux d’implantation. Ce convoi comprenait plusieurs véhicules. En montant la fameuse piste, nous avons aperçu des silhouettes au sommet du piton, comme des ombres chinoises. Le colonel a fait arrêter le convoi pour me demander qui étaient ces hommes qu’on voyait en contre jour. J’ai répondu que c’étaient les hommes du sergent VERLEY qui nous regardaient monter. Mais d’un seul coup, une rafale de mitrailleuse est partie de là haut et on a compris qu’il ne s’agissait pas de la section VERLEY, mais de fellaghas. J’ai pris le commandement de la section d’Etat Major pour donner l’assaut. Nous sommes montés sur une pente assez raide, à travers les broussailles, mais quand nous sommes arrivés en haut, les fellaghas étaient partis. Malheureusement , deux des nôtres avaient été tués, le sergent VERLEY lui même et son éclaireur de pointe, Serge MERY. Un 3ème  gars, qui s’appelait Claude DENIS, avait été très choqué car il avait reçu une balle sur la crosse de son fusil. Il l’avait échappé belle ! Nous avons retrouvé 2 fellaghas tués dans les broussailles. A partir de là, une grosse opération a été engagée avec l’aviation et la chasse mais on n’a jamais retrouvé les fellaghas . Pourtant nous en avions bien vu une vingtaine en silhouettes sur le piton et il est probable qu’ils y en avaient d’autres sur le versant opposé.

Comment s’est terminé pour vous ce temps en ALGERIE et de qu’elle façon êtes-vous rentré en métropole ?

 

- Fin septembre 1957, le capitaine m’a proposé de rempiler en me promettant le grade de lieutenant plus une bonne prime de rengagement. Il m’a même donné le commandement de la compagnie, probablement pour me tenter davantage. Mais on m’attendait dans le civil pour ma situation et j’ai refusé l’offre. J’ai donc été démobilisé et j’ai pris le bateau le 15 octobre pour débarquer à MARSEILLE. En ALGERIE, je suis resté 1 an et 15 jours mais ce temps a été très bien rempli. Je garde un très bon souvenir de ma section et depuis quelques années, je fais des recherches pour retrouver mes hommes. Ceux-ci sont répartis dans toute la FRANCE et nous nous réunissons de temps en temps. Cette année, nous avons fait les 3ème « retrouvailles » et nous étions une quinzaine. Côté FNACA , je suis adhérent depuis 1964. C’est le président MAREK qui m’a recruté à cette époque à NEMOURS. Comme il prenait le train à FONTAINEBLEAU et moi à MELUN, nous nous retrouvions dans le même wagon et aux mêmes heures pour nous rendre à PARIS. Je suis au comité FNACA de MELUN mais aujourd’hui, je n’assume plus aucune fonction.

 

                  

 Cet article paru dans l’ANCIEN D’ALGERIE N°434 de février 2005, à été reproduit avec l’aimable autorisation de la direction de ce journal.

 

 

 

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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 10:34

  Ecrit par Gérard Marinier

 

Retraité de la métallurgie, il vient juste d’atteindre 70 ans. Il a eu la chance de revenir indemne de ses 22 mois passés en ALGERIE mais il témoigne sur le sort malheureux de nombreux camarades tombés au combat. Titulaire de la croix de la Valeur Militaire, il est membre actif du comité FNACA de PORTES-LES-VALENCE ( DROME). Il est venu nous dire ce que fut « son » ALGERIE.

 

 

Comme pour tout appelé, il a bien fallu commencer. Quel a été le début de votre vie militaire ?

 

A l’époque, je travaillais dans le domaine rural. A 20 ans et demi, le 4 mai 1956, j’ai été incorporé au 1er Régiment d’infanterie Coloniale ( 1er RIC ) qui se trouvait au camp   de  Satory,   près  de   VERSAILLES. Là, on m’a placé d’office dans une section « peloton » mais n’étant pas très motivé pour être gradé, je n’ai pas réussi l’examen. Je suis donc resté 2ème classe, puis 1ère classe, mais j’ai regretté par la suite de ne pas être caporal, ce qui aurait tout de même présenté certains avantages.

Je suis resté 6 mois à Satory durant lesquels j’ai fait des manœuvres destinées à former les hommes au combat en ALGERIE.

Je me souviens du 14 juillet 1956, où j’ai défilé avec le 1er RIC sur les Champs Elysées, et où nous avons été passés en revue par le Président de la République d’alors René COTY. C’est un souvenir qui m’est toujours resté. Et puis, début novembre 1956, nous sommes tous partis pour l’ALGERIE, sur le « Ville d’Alger » qui nous menait vers les côtes africaines, alors que la mer était très agitée. Nous avons été très malades dans notre fond de cale inhospitalier. En revanche, lorsque nous sommes arrivés à ALGER, un grand soleil nous y a accueillis. Là, nous avons reçu des munitions et nous avons embarqué sur un train militaire en direction d’ORLEANSVILLE. Le lendemain, des GMC nous ont conduits à MONTENOTTE, au PC du 2ème Bataillon du 22ème RI. C’était dans le secteur de TENES. Moi, j’ai été affecté à la 8ème compagnie qui se trouvait à CAVAIGNAC, petit village où vivaient quelques familles de Pieds Noirs. Nous arrivions pour remplacer les rappelés qui ont été rapatriés un mois après.

 

De piton en piton, comment se sont déroulées les premières opérations auxquelles vous avez participé ?

 

Le 22ème RI est l’un des régiments qui a eu le plus de morts en ALGERIE. La plupart étaient des appelés du contingent. La 8ème compagnie était évidemment opérationnelle et de ce fait, j’ai crapahuté partout dans le secteur de TENES et même au delà. Ces opérations duraient souvent 3 ou 4 jours, notamment dans le massif de l’OUARSENIS et dans des conditions difficiles. A plusieurs reprises, nous avons été héliportés par des « bananes » et autres Sikorski. Au cours des 22 mois que j’ai passés en ALGERIE, j’ai vu mourir 30 camarades de ma compagnie. Cela ne s’oublie pas. Fin janvier 1957, j’ai été désigné avec 3 autres copains pour aller porter renfort à une gendarmerie qui se trouvait à CHASSERIAU, un village entre TENES et ORLEANSVILLE. Là, les gendarmes vivaient avec leurs familles mais comme il n’étaient pas très nombreux, il fallait bien les protéger. C’est à ce moment-là qu’on a appris qu’un gars de la compagnie avait été tué lors d’un exercice de tir. Tué par un copain, c’était bien triste pour tout le monde. C’était un accident vraiment bête. Quand la section est revenu à CAVAIGNAC , nous sommes partis en opération avec des bivouacs assez longs. Après, nous nous sommes installés sur le piton de TAOURIRA, puis sur un autre piton pas très éloigné qui dominait tout le secteur. C’est là que le 8 juin 1957 les fells nous ont attaqués et que le sergent VERLEY a été tué. Sur ce piton, nous avons vécu dans des conditions très difficiles. D’abord sous des toiles de tentes, puis dans des baraquements en bois. Le ravitaillement nous était parfois parachuté en même temps que le courrier et les munitions. Nous faisions aussi des ouvertures de routes car les pistes que nous devions emprunter étaient très sinueuses et parfois minées. Je me souviens aussi du 7 octobre 1957. Ce jour là un sergent chef d’active et en fin d’engagement a voulu faire une dernière opération avec nous dans le djebel. Nous sommes tombés dans une embuscade et il a été le premier touché. Un hélicoptère est venu le chercher mais il était déjà trop tard. C’était son destin.

 

Que s’est-il passé au moment de l’opération qui a été la plus meurtrière de votre compagnie, le 24 février 1958 ?

 

C’est une date qui ne s’effacera jamais de ma mémoire. Notre groupe, d’environ 35 hommes, a été accroché par les fells avec un bilan terrible : 24 morts et 2 prisonniers. L’un de ces derniers a été éliminé le lendemain et le deuxième est resté 9 mois prisonnier avant d’être libéré au MAROC.

Ce jour là, donc, par grand beau temps, le lieutenant d’active commandant la compagnie a décidé d’aller chercher du bois pour alimenter la cuisine roulante. Une partie de la compagnie est partie par les pistes en camion et l’autre moitié à pied dans le djebel montagneux de TAZAMOUT. Vers midi nous avons fait la jonction à la baie des SOUHALIA, pas très loin de FRANCIS GARNIER. A 15h 30, après avoir chargé le bois, nous nous sommes mis en route pour le retour. A pied pour ceux qui étaient venus en camions et inversement. Moi, je faisais partie du détachement rentrant à pied. Nous étions 35 soldats, commandés par un jeune officier du contingent, avec 4 sous officiers dont un sergent chef d’active.

La colonne s’est engagée en file indienne sur un étroit sentier grimpant en direction du col de TAZAMOUT. Lorsque nous avons atteint le sommet, nous avions fait le plus dur du travail et nous étions déjà plus tranquilles. Nous respections bien les distances entre chaque homme. Après 1h 30 de marche, nous sommes arrivés à un passage obligé, dominé de chaque côté par les parois abruptes des montagnes. Là les fellaghas nous attendaient. Comme un groupe était passé le matin, ils savaient que nous devions revenir le soir. Un peu avant d’arriver au sommet, nous avons vu quelques fellaghas détaler devant nous. Immédiatement l’aspirant nous a donné l’ordre de monter à l’assaut du piton se trouvant sur notre gauche et c’est à ce moment là que la fusillade a éclaté. Les quelques « fells » que nous avions aperçus avaient fait diversion pour nous faire tomber dans un piège. Un déluge de feu émanant de tous les côtés nous a cloués au sol. Nous nous sommes abrités comme nous le pouvions dans les aspérités du terrain mais il fallait aussi riposter de notre mieux. Les fells étaient très nombreux et bien armés. On les voyait se planquer derrière les rochers d’où ils hurlaient en nous criant de nous rendre. Nous avons encore résisté un moment mais beaucoup de nos camarades ont été touchés dès le début, certains blessés et d’autres déjà morts. Nous sentions bien que l’étau se resserrait et que les fells allaient donner l’assaut final. Mais comme notre radio a été touché l’un des premiers, il n’a pas pu appeler  les  renforts. Les  radios  étaient, en effet, souvent les premiers visés car les fells savaient bien que c’était eux qui appelaient les secours. Nous ne pouvions donc compter sur personne et il fallait prendre rapidement une décision. Il ne nous restait plus que la solution d’un repli par l’oued. Nous nous sommes donc élancés dans cette voie mais les fells ont compris notre manœuvre et ont tout de suite concentré leurs tirs sur nous. C’était l’enfer. Je ne comprends toujours pas comment je peux être encore là aujourd’hui. Une balle a traversé le corps de l’aspirant mais il s’en est tiré.

 

En avançant, je me suis très vite aperçu qu’il manquait beaucoup de gars. Un seul camarade a pu passer après moi tandis que les autres ont été massacrés et même achevés lorsqu’ils n’étaient que blessés. Nous ne nous sommes retrouvés qu’à six dans l’oued et nous avons dévalé pour échapper aux fells qui nous poursuivaient encore. Si nous nous en sommes sortis, c’est probablement parce que ce n’était pas notre heure.

 

 

Comment avez-vous été évacués et que s’est-il passé ensuite ?

 

Heureusement , nous avons vite retrouvé les gars de la 5ème compagnie qui rentraient à leur base de FRANCIS GARNIER. Ils n’étaient pas du tout au courant de l’embuscade et, avec leur poste radio, nous avons pu joindre notre commandant de compagnie. Mais le temps avait passé, il faisait nuit et il était trop tard pour intervenir. Deux avions T6 ont survolé les lieux de l’embuscade mais les fells étaient partis depuis un moment. Un commando, qu’on appelait «  Du Moulin », n’est arrivé que le lendemain matin pour découvrir l’ampleur de la tragédie. Les morts étaient à moitié dévêtus, les fells ayant emporté les armes et les treillis. Parmi eux, le commando n’a trouvé qu’un seul survivant qui avait subi de nombreuses blessures et qui avait même été « achevé » par les fells et laissé pour mort car il avait sans doute perdu connaissance. Lui aussi était déshabillé et lorsque les secours sont arrivés, il avait très froid. En définitive, il s’en est sorti et j’aimerais bien le retrouver. Si il est à la FNACA, il m’écrira peut-être. Sinon, si un lecteur le connaît…….

L’accès dans ce secteur étant très difficile, c’est par hélicoptère que les corps des camarades ont été emmenés à FRANCIS GARNIER où nous étions nous même hébergés. Voir débarquer les corps de tous ces copains et ensuite monter une garde d’honneur devant 24 cercueils, je vous assure que ce sont des choses qu’on n’oublie pas. Par la suite, nous avons appris que deux autres hommes avaient réussi à s’en sortir mais par un autre côté que le nôtre. C’est suite à cet accrochage que j’ai eu une citation qui m’a valu la Croix de la Valeur Militaire avec étoile de bronze. Quand nous avons rejoint notre compagnie sur le piton que nous avions appelé «Bordj sergent VERLEY » et que nous avons vu toutes les places vides dans les baraquements, nous avons éprouvé, une fois de plus, une tristesse infinie.

 

Cette embuscade meurtrière n’a t’elle pas incité la hiérarchie à vous envoyer dans un endroit plus calme ? 

 

Non. Les hommes tués ont été très vite remplacés par des soldats venus d’un peu partout et nous avons repris les opérations assez rapidement. Nous allions souvent dans les massifs de l’OUARSENIS mais aussi ailleurs. Dans un sens, cette reprise des combats nous a peut être permis de tenir le coup car lorsque nous agissions, nous pensions moins. Si on nous avait envoyés en permission, cela aurait sans doute été pire. A la 8ème compagnie, nous avons eu aussi des blessés par mines. Un jour un lieutenant et son radio ont été complètement déchiquetés par une mine antichars. A  MONTENOTTE, un civil nous a balancé une grenade. Nous avons été surpris mais la grenade a été jetée trop fort et trop loin. Nous avons eu le temps de nous coucher, et nous n’avons eu à déplorer aucun blessé. Le 29 juin 1958, la compagnie a été remplacée par une autre et nous sommes allés à sa place. Cette permutation a fait que je me suis retrouvé à BENI-TAMOU, à la 2ème compagnie du 3ème bataillon, mais toujours dans le 22ème RI. Et puis fin août 1958, j’ai eu la quille.

 

Aujourd’hui, cela fait 47 ans mais je n’ai rien oublié de ces moments tragiques que nous avons connus.

 

Le souvenir de vos camarades tués vous a sans doute encouragé à militer au sein de la FNACA. Que faites vous au comité de PORTES-LES-VALENCE ?

 

Etant  d’origine  rurale et  chasseur  dans  le  civil, cela m’a peut être aidé à tenir le coup physiquement et moralement. Mes qualités de chasseur m’ont fait nommer tireur d’élite de la compagnie avec un fusil à lunette. Mais pour en revenir à la FNACA, j’appartiens à un comité très actif et aussi très convivial. Nous participons à la journée du 19 mars, bien sûr, mais aussi aux cérémonies patriotiques comme celles du 8 mai ou du 11 novembre. Et puis, nous organisons des randonnées, des voyages, des repas en commun et même un concours de pétanque. Nous sommes plus de 160 et pour une petite commune comme PORTES-LES-VALENCES, ce n’est pas trop mal. Tout le monde a de la bonne volonté et quelques uns passent beaucoup de temps à l’organisation de nos activités. Moi, je fais les photos lors des remises de décorations, des manifestations et des concours. Notre comité vient de fêter le 35ème anniversaire de sa création. Le 19 mars, nous allons à VALENCE où le comité départemental organise la commémoration devant le Mémorial édifié par la DROME tout entière. Cette année, il y avait beaucoup de monde mais malheureusement, aucun officiel !…

 

 

 

 Cet article paru dans l'ancien d'Algérie N°441 de novembre 2005, a été reproduit avec l'aimable autorisation de la direction de ce journal.

 

 

 

 

 

 

 

 

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